L'autodétermination,

la seule solution satisfaisante ?

 

Depuis la chute du mur de Berlin et la dislocation des deux blocs, l'autodétermination est une notion politique de plus en plus développée. Spécialiste des relations internationales, Dawa Norbu s’attache à démontrer dans son analyse pourquoi le peuple tibétain est en droit de déterminer son propre statut politique.

Annexes

·         Résolution 1353 de l’Assemblée Générale des Nations unies

·         Résolution 1723 de 1’AssembIée Générale

·         Résolution 2079 de l’Assemblée Générale

·         Critères de détermination d'un peuple ou d'une nation selon l'Unesco, l'Union soviétique et la Chine

·         Présentation comparative de quelques traits distinctifs des groupes ethniques han et tibétain

 


 


Ce n’est qu’en 1948, alors que les communistes chinois avaient déjà presque remporté leur victoire révolutionnaire, que le Tibet entreprit de souligner son statut d’État indépendant auprès du monde entier et qu’il fit son apparition sur la scène internationale. A l’heure actuelle, la question de l’indépendance ou de l’autonomie du Tibet repose, aux yeux de la communauté internationale, sur l’existence de certaines conditions préliminaires.

Quand un tribunal doit statuer sur le cas d’un individu, il lui suffit de disposer d’un ensemble de preuves, mais dans le cas qui nous occupe, c’est la vision de la communauté internationale qui est prépondérante. Il s’agit ici de déterminer comment cette communauté internationale perçoit l’économie tibétaine. Comme une économie relativement moderne ? Comme une économie reposant sur l'existence d’une classe moyenne et sur une base industrielle ? etc ...

Lorsque la question tibétaine est soulevée pour la première fois sur le plan international dans les années 1950, les problèmes qui lui sont liés sont d’ordres interne et externe au Tibet. Sur le plan interne, le Tibet se montre incapable de franchir le pas de la modernité. Les efforts répétés du 13ème Dalaï-lama, soutenu par la Grande-Bretagne, se sont heurtés au manque d’enthousiasme du peuple tibétain et à l’opposition de la communauté monastique. Aussi le 13ème Dalaï-lama n’a t il pu mettre en place de réforme durable.

Néanmoins, lorsque dans les années 1950, la question tibétaine a été présentée devant les Nations unies, ce sont des causes externes au Tibet qui ont joué un rôle décisif. En novembre 1950, le Kashag rédigea à Kalimpong (nord de l’Inde) une demande écrite pour que la question tibétaine soit soulevée aux Nations unies. Cette demande fut satisfaite mais elle ne donna lieu à aucune résolution par manque d’appui substantiel de l’Inde et de la Grande-Bretagne pour que soit établi un statut indépendant pour le Tibet.

La Grande-Bretagne et l’État indien indépendant qui lui a succédé en Inde sont les deux principaux pays qui ont été à plusieurs reprises dans l’Histoire, limitrophes du Tibet et ont entretenu des relations avec lui pendant plus de 200 ans. C’est donc vers ces deux pays que les autres États (y compris les États-Unis d’Amérique) se sont tournés lorsqu’il s’est agi d’établir le statut historique du Tibet et de décider du bien-fondé éventuel des prétentions de la Chine à son endroit.

La Grande-Bretagne estima alors que le statut du Tibet était trop ambigu pour être évoqué aux Nations unies. L’Inde de Jawaharlal Nehru, quant à elle, s’abstint de mentionner la question afin d’éviter de jeter de l’huile sur le feu de la guerre froide. Le fait que la Chine n’appartenait pas à cette époque aux Nations unies a aussi joué un rôle dans cette regrettable prise de position de l’Inde. Par la suite, l’Inde s’est abstenue de voter les résolutions proposées à l’Assemblée générale des Nations unies de 1959 et à celle de 1961.

Trois résolutions de 1’O.N.U. reflètent clairement les aspects légaux et moraux de la position des Nations unies sur la question tibétaine. La résolution de 1959 mentionne la Déclaration universelle des droits de l’homme ; celle de 1961 se réfère par deux fois à la Charte des Nations unies et à la Déclaration universelle des droits de l’homme ; et celle de 1965 répète, quant à elle, trois fois quels sont les droits de l’homme et les Libertés Fondamentales mis en avant dans la Charte des Nations unies et la Déclaration universelle des droits de l’homme pour condamner la Chine et demander que cessent les souffrances du peuple tibétain.

Une lecture objective des résolutions de 1959, 1961 et 1965 fait apparaître l’interconnexion qui existe entre les droits de l’Homme et la liberté. Il s’agit là d’un point important car la clameur de la communauté internationale à propos du respect des droits de l’Homme au Tibet relègue trop souvent la soif de liberté des Tibétains au second plan. Les résolutions des Nations Unies établissent néanmoins clairement que les droits de l’Homme ne peuvent exister sans liberté, et vice versa. Le concept de liberté est, du reste, tout aussi présent dans la Charte des Nations unies que dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

Ajoutons que la reconnaissance des aspects politiques de la question tibétaine par l’O.N.U. est soulignée par la mention des libertés civiles et religieuses que l’on peut relever dans la résolution de 1959. Cette résolution appelle aussi à la préservation des droits religieux et culturels distinctifs du Tibet dans la droite ligne de la tradition de son peuple.

C‘est toujours cette même résolution qui met l’emphase sur le lien qui existe entre les droits d’un groupe et ceux de toute une collectivité, impliquant par là que le respect des droits de l’homme au Tibet dépasse le cadre de la question tibétaine. On peut aussi noter que cette résolution prône l’autonomie du Tibet.

Or la notion " d'autonomie " a été interprétée de diverses manières par les principaux acteurs impliqués dans la question tibétaine : ce que la Chine entend par « autonomie » diffère complètement de l’idée qu’en avait la Grande-Bretagne du 19ème siècle, idée elle-même très éloignée de ce que Nehru avait en tête lorsqu’il a demandé à la Chine de respecter l’autonomie du Tibet. Nous avons donc affaire à un même mot employé dans des sens différents et je subodore, à cet égard, que son emploi dans la résolution de 1959 (qui fut rédigée à New York par des experts et des autorités occidentaux) doit probablement être interprété selon son acception britannique.

La résolution de 1961 doit, pour sa part, être considérée séparément car elle appelle au respect du droit du peuple tibétain à l’autodétermination. C’est, en effet, la première fois que le terme « autodétermination » est employé dans une résolution des Nations Unies concernant le Tibet. Il y est répété deux fois.

Les résolutions de 1961 et 1965 devaient être appliquées par tous les États membres des Nations unies. Celle de 1961, par exemple, les enjoignit à « appliquer cette résolution », et celle de 1965 à « s’efforcer d’atteindre les buts fixés par cette résolution ». En revanche, l’application de la résolution de 1959 ne fut pas obligatoire.

Parmi ces trois résolutions de l’O.N.U. consacrées au Tibet, celle de 1961 semble être la plus importante car il s’agit du premier document international qui reconnaît le droit à l’autodétermination du peuple tibétain. En effet, malgré son appel au respect des libertés culturelles, civiles et religieuses, la résolution de 1959 est dépourvue de connotation politique convaincante et celle de 1965, quant à elle, ne représente rien de plus qu’un simple rappel des deux résolutions qui l’ont précédée.

Si l’on étudie de près la conjoncture de 1950 (lorsque la question tibétaine fut évoquée mais aucune résolution prise), celle de 1959 (alors qu’une résolution fut prise et donna lieu à un vaste débat), et celles de 1961 et 1965, on s’aperçoit que certains schémas caractéristiques de la guerre froide y prévalent. En effet, à la suite de l’Union soviétique et de la Chine, tous les États communistes se sont opposés aux résolutions concernant le Tibet alors que la plupart des États libres, démocratiques et reposant sur une économie de marché, les ont accueillies favorablement.

 

Projets d’avenir

Bien que de nombreuses organisations non gouvernementales préoccupées par le respect des droits de l’Homme aient déjà adopté la plupart des dispositions figurant dans les résolutions des Nations Unies à propos du Tibet, elles n’ont pas véritablement compris et soutenu l’idée que les droits de l’Homme sont indissociables de la liberté.

En plus du soutien qu’elle a reçu des organisations non gouvernementales et des groupes de défense des droits de l’Homme, la cause du respect des droits de l’Homme au Tibet a aussi été défendue par des États tels que les U.S.A., la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la France, l’Italie, et bien d’autres encore dont l’Inde. Dans une certaine mesure, d’autres pays et d’autres peuples ont aussi pesé, de façon individuelle et collective, en faveur de la cause tibétaine et du respect des résolutions des Nations Unies. C’est ainsi que la communauté internationale a pu acquérir une solide connaissance de la question tibétaine et que cette connaissance s’est propagée au sein même de la Chine et de la communauté tibétaine.

Une analyse objective des trois résolutions consacrées au Tibet souligne l’importance de celle de 1961. Elle met aussi en avant la nécessité de prendre cette résolution pour pivot dans l’organisation du soutien au Tibet. Notons, au reste, que ce point fait l’objet d’un certain consensus parmi les défenseurs de la cause tibétaine : la Commission Internationale des Juristes conclut son rapport de décembre 1997 en recommandant que soit respecté le droit à l’autodétermination du peuple tibétain. Plus proche des Tibétains, le Centre tibétain de recherches politiques et parlementaires de Delhi a organisé une série de séminaires consacrée à l’autodétermination tibétaine.

Toutefois, il faut noter que parler d’autodétermination peut signifier plusieurs choses différentes. Il peut s’agir d’autodétermination nationale, d’autodétermination externe, d’autodétermination interne, de l’autodétermination au sens où l’entend l’O.N.U., ou bien encore de la définition qu’en donne Lénine, voire du sens que revêt ce terme pour le législateur.

Or, bien que la tendance générale ait été de considérer le droit à l’autodétermination du peuple tibétain du point de vue du droit international, il est primordial de le présenter aussi d’une manière qui soit acceptable pour la Chine communiste. La définition de l’autodétermination dont nous avons besoin est donc post-communiste.

Ajoutons que réclamer pour le Tibet une autodétermination nationale au sens général du terme n’aurait aucun sens alors que 75 à 80 des États membres des Nations unies sont des États qui regroupent plusieurs nations et connaissent de nombreux problèmes de minorités ethniques. Contrairement au Japon ou à la Corée, ils ne sont pas caractérisés par l’unicité de leur langue et de leur culture.

 

Une stratégie viable

II est, par conséquent, important de définir précisément à la fois le concept d’autodétermination et le contexte dans lequel il s’agirait de décider de l’autodétermination du peuple tibétain, ce afin d’éviter tout risque de débordement. On peut, par exemple, penser à une réticence éventuelle de l’Inde à soutenir le droit du peuple tibétain à l’autodétermination de peur de voir le Cachemire formuler une requête similaire. Envisager l’autodétermination en prenant en compte les paramètres post-communistes de la situation apparaît dès lors comme la stratégie la plus viable dans la recherche d’une solution au problème tibétain.

Les peuples qui ont été soumis à l’intégration nationaliste de l’Union soviétique, de la Yougoslavie et de la Tchécoslovaquie ont aujourd’hui tous recouvré leur indépendance par le biais de l’autodétermination. L'Union Soviétique a ainsi rendu leur indépendance à 29 ou 30 pays par l’autodétermination. Trois ou quatre pays ont obtenu la leur dans l’ex-Yougoslavie et la Tchécoslovaquie s’est scindée en deux.

C’est dans la droite ligne de ces pays que le Tibet peut réclamer son autodétermination. Voilà pourquoi je m’adresse aux dirigeants chinois et au peuple han : j’en appelle à leur sens marxiste-léniniste de la justice et des précédents historiques tout en les assurant que les intérêts vitaux de la Chine ne souffriraient en aucune façon de l’autodétermination interne du peuple tibétain. Une telle approche de la question, centrée sur le point de vue de la Chine, est de mise car bon nombre d’experts et de diplômés en droit américains, asiatiques et européens ont appréhendé le problème tibétain (et sa solution) du point de vue du droit international.

Je suggère donc d’examiner deux définitions possible d’un peuple en se plaçant d’une part du point de vue des Nations unies (car la République populaire de Chine est non seulement membre des Nations unies, mais aussi du Conseil permanent de sécurité), et d’autre part dans la ligne de la tradition marxiste-léniniste dont se réclament officiellement les dirigeants chinois.

L’histoire de l’autodétermination nationale regorge de contradictions et de dualités. La Charte des Nations unies appelle au respect du droit de chaque peuple à son autodétermination, mais elle précise dans le même temps qu’elle s’inscrit contre toute tentative de perturbation de l’unité nationale et de l’intégrité territoriale des États membres de 1’O.N.U.. L’Organisation de l’Unité Africaine (O.U.A.) a elle aussi recours à ce genre d’ambiguïtés chaque fois qu’elle estime qu’une demande d’autodétermination tribale va à l’encontre de sa vision à plus grande échelle de l’équilibre et de la paix du continent africain. Dans le cas du sous-continent indien, l’Inde a refusé son autodétermination au Cachemire, mais elle s’est battue pour celle du Bangladesh. Le Pakistan, de son côté, a défendu le droit à l’autodétermination du peuple du Cachemire, tout en s’opposant à celui du Bangladesh.

L’attitude des pays communistes n’est pas plus cohérente. Dans les années 1920 et 1930, les marxistes chinois ont promis aux Tibétains, aux Mongols et aux Ouïghours leur droit à l’autodétermination et même à la sécession. Cependant, lorsqu’il s’est emparé du pouvoir en 1949, Mao Zedong à refusé ce droit à l’autodétermination même aux minorités qui pouvaient y prétendre au sein de la République populaire de Chine (R.PC.). On pourrait encore illustrer cette duplicité par de nombreux autres exemples, mais ceux que nous venons de citer suffisent à clarifier le point qui nous occupe. L’autodétermination nationale, en tant qu’idéologie émancipatrice exerce, en effet, un attrait considérable sur tous les peuples qui sont dirigés par d’autres peuples où qu’ils se trouvent dans le monde. Dans la mesure où le message social de cette forme d’autodétermination est fondé sur la souveraineté de chaque peuple, peu nombreux sont ceux qui, en cette ère foncièrement démocratique, peuvent s’y opposer ouvertement. Néanmoins, sa mise en pratique provoque de sérieuses répercussions sur les empires et leurs successeurs contemporains, c’est-à-dire les États plurinationaux dont le nombre est de 170 sur les 185 États membres des Nations unies.

 

L’injustice communiste

Les communistes se défendent bec et ongles contre la nécessité du droit à l’autodétermination en contexte communiste tout en reconnaissant son bien-fondé en contexte démocratique. Il est donc très important de bien situer le droit à l’autodétermination du peuple tibétain dans un contexte post-communiste. En effet, le communisme a déjà clairement fait la preuve par le passé (et même plus récemment) de l’injustice flagrante et du caractère répressif de son système politique. L’affirmation de la Chine selon laquelle l’autodétermination n’a pas lieu d’être en régime communiste apparaît dès lors dénuée de tout fondement. Alors même qu’ils affirment que le droit à l’autodétermination est inutile dans le cadre d’un système socialiste, les communistes soutiennent aussi que ce droit ne doit être accordé qu’aux peuples opprimés par un régime politique ou victimes d’un effondrement économique. A l’heure actuelle, ce point de vue a été totalement invalidé.

La chute de l’Union soviétique, de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie à la fin des années 1980 et au début des années 1990 a mis fin aux prétentions du système communiste en ce qui concerne l’avènement d’une société nouvelle et d’un homme neuf. Bien au contraire, c’est l’ancien système ethnique des régions concernées qui a fait sa réapparition. Tous ces facteurs contribuent à saper les bases mêmes de l’affirmation des systèmes communistes selon laquelle le droit à l’autodétermination de leurs peuples est superflu en ce qui les concerne. Ainsi, le peuple tibétain trouve-t-il dans ces événements internationaux un fondement substantiel à sa quête du droit à l’autodétermination.

La troisième raison que l’on peut invoquer dans le cas du Tibet est le fait que le concept de région autonome (tel qu’il a été défini par Mao Zedong) n’est inspiré, ni de près ni de loin, du problème tibétain. Jamais pendant la période révolutionnaire de la Chine (et, plus particulièrement, dans les années 1930), les dirigeants communistes n’ont personnellement rencontré les Tibétains. La révolution n’a, en fait, eu lieu qu’à l’intérieur de la Chine, voire au sein du peuple han. Le Tibet et le Xinjiang furent totalement épargnés par les événements qui se déroulèrent en Chine à cette époque. C’est donc du cas des Mongols et de celui des musulmans chinois que provient le concept de région autonome. Ce concept n’a pas été spécifiquement créé pour les besoins de la situation tibétaine. C’est pourquoi l’affirmation de la Chine selon laquelle le concept de région autonome a été élaboré dans le but d’être appliqué de façon universelle à toutes ses minorités ne repose sur aucun fondement.

Le droit à l’autodétermination du peuple tibétain est étayé, quant à lui, par certains faits précis. L’un d’entre eux est le caractère spécifiquement tibétain de ce peuple (c’est là une condition sine qua non à la reconnaissance du droit à l’autodétermination d’un peuple). Il faut ici noter que si la Chine et l’ancienne, Union Soviétique ont préféré parler de " nation " et ont affirmé que seul un peuple formant une nation peut prétendre à ce droit, la communauté internationale, de son côté, soutient qu’il suffit d’être un « peuple » pour pouvoir y prétendre. La formulation est différente, mais le contenu du texte est le même.

Quoi qu’il en soit, le peuple tibétain répond à tous les critères de qualification définissant un peuple en tant que tel, que ce soit du point de vue du droit international ou en termes communistes.

Le premier critère qui permet de déterminer l’existence d’un peuple est l’histoire universelle. De ce point de vue, les Tibétains possèdent un passé religieux dont la richesse historique est encore plus grande que celle de leur passé séculier.

Le deuxième critère déterminant retenu par le droit international (quoiqu’il n’apparaisse pas dans le discours communiste) est la présence de caractères raciaux communs : un critère auquel les Tibétains n’ont aucune peine à satisfaire car, si d’un point de vue scientifique la Mongolie, la Chine et le Tibet sont de race mongole, c’est en termes de mythes ethnogènes qu’il convient de définir le peuple tibétain. En effet, le Tibet possède un mythe ethnogène qui fait remonter les origines de la race tibétaine à l’union d’un singe et d’une ogresse. Ce mythe est, du reste, profondément ancré dans l’esprit des Tibétains depuis des siècles dans l’ensemble du Tibet. Son existence constitue donc une preuve irréfutable du caractère distinct du peuple tibétain par delà la définition scientifique de la race mongole.

Le troisième critère ouvrant droit à l’autodétermination (qui est, lui, reconnu à la fois par le bloc communiste et la communauté internationale) est l’existence d’une culture commune aux membres d’un même peuple. Or, la culture tibétaine se distingue des autres par une religion où se mêlent bouddhisme et survivances du Bon, ainsi que par des traditions spécifiques.

Le quatrième critère est celui de l’unité linguistique. Quoique le tibétain présente des variantes dialectales, la langue tibétaine écrite constitue un véritable pôle unificateur pour tous ces dialectes : que ce soit dans l’Amdo, le Kham ou I’U-Tsang, partout au Tibet on sait lire et écrire l’Ou-tchène et l’Ou-mé. Il faut aussi souligner le rôle historique prépondérant qu’a joué cette langue dans la propagation du bouddhisme au Tibet, tout comme l’emploi généralisé de cette même langue écrite dans la gestion des affaires gouvernementales de toutes les provinces tibétaines.

Le cinquième critère concerne la religion ou les affinités idéologiques. Tout comme la communauté internationale, le bloc communiste voit dans ce point une condition sine qua non au droit à l’autodétermination. Dans le cas du Tibet, I’omniprésence du bouddhisme tibétain sur son territoire satisfait amplement à cette condition.

Sixième critère déterminant : la cohésion territoriale ou, en termes chinois « un certain schéma de distribution territoriale » apportant la preuve de l’unité du territoire considéré. Dans le cas qui nous occupe, il nous suffit de nous référer à la locution répandue de « Plateau tibétain » qui décrit bien une entité géographique indivisible. Consciente des réalités géographiques et politiques sur lesquelles se fonde le droit des Tibétains à l’autodétermination, la Chine a, du reste, récemment tenté de brouiller les cartes en rebaptisant le Tibet « plateau tibétain du Qinghai ».

Les affinités économiques constituent le septième critère ouvrant droit à l’autodétermination. C’est ce que la Chine et l’ancienne Union soviétique ont nommé la « vie économique commune ». La Chine définit ce concept selon « certains schémas et niveaux de développement ». Quoi qu’il en soit, la meilleure illustration du caractère distinct des économies tibétaine et chinoise est fournie par une différence fondamentale de régimes alimentaires : les Chinois mangent essentiellement du riz, les Tibétains de la tsam-pa (farine d’orge grillée). La volonté des Chinois de faire entrer en jeu de manière discriminatoire des critères liés au développement économique provient de leur affirmation souvent répétée que le peuple han est le plus entreprenant de tous les peuples.

Tout en reconnaissant l’existence d’une controverse politique entre la Chine et le Tibet, nombreux sont les spécialistes occidentaux qui s’accordent à rejeter l’existence de quelque base commune que ce soit (même au niveau des relations historiques) entre ces deux pays.

Cette absence de base commune est manifeste dans les origines ethniques différentes de ces deux peuples : la Chine fait remonter ses origines à 1’Empereur Jaune alors que les Tibétains se disent, comme nous l’avons vu, descendants d’un singe et d’une ogresse. Aucune similarité géographique n’est, non plus, décelable entre les territoires de ces deux pays : la Chine est pour l’essentiel une plaine, le Tibet un plateau. Du point de vue religieux, les principales religions chinoises (mises à part quelques traces bouddhistes çà et là) furent le taoïsme et le confucianisme, alors que le Tibet est caractérisé par le bouddhisme Mahayana.

Ajoutons encore les différences linguistiques qui existent entre ces deux pays : le chinois repose sur le système des idéogrammes tandis que le tibétain possède un alphabet. De plus, il faut noter que les Chinois nommaient leur empereur « Fils du Ciel » alors que les Tibétains ont toujours vu dans leurs chefs traditionnels, les Dalaï-lamas, une manifestation terrestre d’Avalokitésvara. Remarquons encore que les pratiques politiques de ces deux pays étaient, elles aussi, différentes : la Chine possédait un système bureaucratique centralisé dominé par les mandarins, alors que l’on trouvait au Tibet un mélange d’autorités politique et religieuse. D’un point de vue économique (cf. régime alimentaire), le Tibet et la Chine sont encore différents. D’un point de vue culturel, l’art et la littérature de la Chine sont de type séculier alors que ceux du Tibet sont essentiellement religieux.

 

S’associer avec la Chine ?

Deux interprétations de l’autodétermination sont particulièrement importantes, surtout si l’on considère la question à la lumière de la proposition qu’a faite Sa Sainteté le Dalaï-Lama à Strasbourg. Il s’agit d’une part de l’autodétermination interne et, d’autre part, de l’autodétermination externe. Quoique l’on puisse distinguer deux types d’autodétermination du point de vue de la terminologie, ces deux concepts sont contenus dans la proposition de Sa Sainteté. En effet, le Dalaï-Lama y confie la responsabilité des Affaires étrangères et de la défense du Tibet à la Chine. Ainsi, bien qu’il n’ait pas explicitement demandé l’autodétermination externe du Tibet, a-t-il clairement réclamé son autodétermination interne.

L’autodétermination, malgré sa complexité, inspire le respect de par son essence purement démocratique, mais le fait que la population de nombreux pays soit composée de diverses minorités ethniques les empêche de soutenir ce droit de façon catégorique. Néanmoins, ce droit à l’autodétermination est dû à chaque peuple du moment qu’il assure la paix et la stabilité et qu’il n’empiète pas sur les intérêts généraux des États.

La question qui se pose est donc de savoir si l’autodétermination interne du Tibet peut conduire à l’éclatement de la Chine. La République populaire de Chine recense officiellement 55 minorités à l’intérieur de ses frontières actuelles. Cependant, la plupart de ces minorités sont ce que Tchiang Kai-Shek a appelé de petits groupes tribaux analphabètes ou dépourvus d’annales historiques. On trouve ces groupes essentiellement dans les provinces du Yunnan et de Gansu. Sans vouloir minimiser l’importance des droits de chaque groupe d’individus, on ne saurait comparer ces tribus analphabètes au peuple tibétain dont nous venons d’exposer les traits distinctifs. En termes de civilisation, de cohésion de groupe et de lutte historique pour leur autodétermination, les Tibétains, les Mongols et les Ouïghours sont les peuples non han de la République populaire de Chine les plus représentatifs.

Soulignons à cet égard que Mao Zedong et d’autres dirigeants marxistes de la première heure ont en partie reconnu le caractère unique et le statut du Tibet lorsqu’ils ont signé le Traité en 17 points le 23 mai 1951. En dehors des Tibétains, aucune autre minorité ethnique ne s’est vu proposer de signer un tel traité. Il faut voir la demande tibétaine d’autodétermination interne comme un aboutissement politique soumis à des circonstances qui ont, grandement changé depuis la signature de l’Accord en 17 points de 1951. L’existence de ce repère historique devrait, en effet, atténuer les revendications politiques éventuelles des autres minorités ethniques non han de Chine. De plus, la proposition que le Dalaï-Lama a faite à Strasbourg en 1988 appelle essentiellement à une autodétermination interne et n’envisage aucune sécession (le Dalaï-Lama y parle " d’association avec la Chine "). Les intérêts vitaux de la Chine (tels que la défense et les Affaires étrangères) ne sont, eux non plus, aucunement menacés par cette proposition puisque le Dalaï-Lama en a offert le contrôle à Pékin.

Si, par le biais de I’autodétermination interne, le Tibet obtient le statut de pays associé (tel qu’il a été proposé par le Dalaï-Lama) ou celui d’État autonome (comme le proposent des dissidents chinois), l’ensemble de cette évolution politique aura des effets apaisants en Asie car le Tibet fait les frais de la rivalité stratégique sino-indienne depuis la fin de .la première moitié du 20ème siècle. Le nœud de la rivalité stratégique entre l’Inde et la Chine est le suivant : si l’élite dirigeante chinoise considère le Tibet comme un élément important du point de vue stratégique pour la Chine, ses homologues indiens l’estiment tout aussi vital à la sécurité de l’Inde du nord.

En effet, quand l’Inde domine le Tibet (comme ce fut le cas avec le Raj britannique jusqu’en 1947), les Chinois se sentent mal à l’aise et menacés ; si, à l’inverse, c’est la Chine qui l’occupe (ce qui est le cas de la République populaire de Chine depuis 1950), l’Inde a le sentiment que tout le système de sécurité de sa frontière septentrionale (longue de 3 200 km) est, à son tour, ouvert aux dangers venus de l’extérieur.

Voilà comment le Tibet est devenu un point clef de la stratégie de ces deux pays, ce qui a entraîné une course à l’armement et à la militarisation de part et d’autre des Himalaya;avec son lot de suspicions réciproques et de tensions.

Ce match nul stratégique et les tensions qu'il implique pourraient trouver une solution dans la démilitarisation et la conversion du Tibet en zone neutre. C’est, du reste, de cette façon qu’ont procédé la Grande-Bretagne et la Russie impériale en 1907, assurant ainsi une paix qui a duré 43 ans. Toutes les suggestions auxquelles je me suis livré dans cet exposé vont dans l’intérêt des trois parties concernées.


Dawa Norbu *
Traduction Philippe Arribet

* Spécialiste des questions d'Asie centrale dans Le domaine des relations internationales, Dawa Norbu est professeur à l'université Jawaharlal Nehru de New Delhi. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages dont deux sont consacrés au Tibet : "Red Star over Tibet" et "The Road Ahead".
Cet article est paru dans le Tibetan Bulletin de mai-juin 1998. Une version plus longue a récemment été publiée par la revue Politique internationale.
Tableaux  Sources : Experts on Further Study of the Rights of Peoples (Paris : UNESCO, 1990) ; J.V. Stalin, Marxism and the National-Colonial Question (San Francisco, 1945) ; George Moseley, (trad.), The Party and the National Question in China (Cambridge, Mass., 1966).

Actualités tibétaines - 4ème trimestre 1998


 


Résolution 1353 de l’Assemblée Générale des Nations unies

L’Assemblée générale,
Rappelant les principes relatifs aux droits fondamentaux de l’homme et aux libertés fondamentales qui sont énoncés dans la Charte des Nations unies ainsi que dans la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée par I’Assemblée générale du 10 décembre 1948.

Considérant que les droits fondamentaux de l’homme et les libertés fondamentales auxquels le peuple tibétain, comme tous les autres peuples, peut prétendre à juste titre comprennent le droit à la liberté civile et religieuse pour tous, sans distinction,

Consciente également de l’héritage culturel et religieux particulier du peuple tibétain et de l’autonomie dont il a traditionnellement joui,

Gravement préoccupée par les informations, notamment des déclarations officielles de Sa Sainteté le Dalaï-Lama, d’où il ressort que les droits fondamentaux de l’homme et les libertés fondamentales du peuple tibétain lui ont été déniés par la force,

Déplorant que ces événements aient pour effet d’accroître la tension internationale et d’envenimer les relations entre les peuples en un moment où des dirigeants conscients de leurs responsabilités, font des efforts sincères et concrets pour atténuer la tension et améliorer les relations internationales,

l- affirme sa conviction que le respect des principes de la Charte des Nations unies et de la Déclaration universelle des droits de l’homme est essentiel à l’instauration d’un ordre mondial pacifique fondé sur le règne du droit ;

2- demande que les droits fondamentaux de l’homme et que le particularisme culturel et religieux du peuple tibétain soient respectés.

834e séance plénière
le 21 octobre 1959


 


Résolution 1723 de 1’AssembIée Générale

L'Assemblée générale,

Rappelant sa résolution 1353 (XIV) du 21 octobre 1959 relative à la question du Tibet,

Gravement préoccupée de la suite des événements au Tibet, notamment de la violation des droits fondamentaux du peuple tibétain et des mesures prises pour détruire le particularisme culturel et religieux qui l’a traditionnellement caractérisé,

Notant avec une profonde anxiété les vives souffrances que ces événements ont infligé au peuple tibétain, ainsi qu’en témoigne l’exode massif de réfugiés tibétains vers les pays voisins,

Considérant que ces événements violent les droits fondamentaux de l’homme et les libertés fondamentales énoncés dans la Charte des Nations unies et dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, notamment le principe de l’autodétermination des peuples et des nations, et qu’ils ont pour effet déplorable d’accroître la tension internationale et d’envenimer les relations entre les peuples,

1- réaffirme sa conviction que le respect des principes de la Charte des Nations unies et de la Déclaration universelle des droits de l’homme est essentiel à l’instauration d’un ordre mondial pacifique fondé sur le règne du droit ;

2- réitère solennellement sa demande à ce qu’il soit mis fin à des pratiques qui privent le peuple tibétain de ses droits fondamentaux et de ses libertés fondamentales, notamment de son droit à l’autodétermination ;

3- exprime l’espoir que les Etats membres feront tout ce qui est en leur pouvoir, selon qu’il conviendra, en vue d’atteindre les buts de la présente résolution.

1085ème séance plénière
le 20 décembre 1961


 


Résolution 2079 de l’Assemblée Générale

l’Assemblée générale ;

Gardant en mémoire les principes relatifs aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales inscrits dans la Charte des Nations unies et proclamés par la Déclaration universelle des droits de l’homme,

Réaffirmant ses résolutions 1353 (XIV) du 21 octobre 1959 et 1723 (XVI) du 20 décembre 1961 sur la question du Tibet,

Gravement concernée par la constante violation des droits et libertés fondamentaux du peuple tibétain, ainsi que par la suppression continue de sa vie religieuse et culturelle particulière, comme en témoigne l’exode des réfugiés vers les pays voisins,

l- déplore les atteintes constantes aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales du peuple tibétain ;

2- réaffirme que le respect des principes de la Charte des Nations unies et de la Déclaration universelle des droits de l’homme est essentiel pour l’évolution d’un ordre mondial pacifique fondé sur le règne de la loi ;

3- déclare sa conviction que la violation des droits de l’homme et des libertés fondamentales au Tibet, ainsi que la suppression de la vie religieuse et culturelle distincte de son peuple accroissent la tension internationale et enveniment les relations entre les peuples ;

4- réitère solennellement son appel à mettre un terme à toutes les pratiques qui privent le peuple tibétain des droits de l’homme et des libertés fondamentales dont il a toujours joui ;

5- appelle tous les États à faire de leur mieux pour réaliser les objectifs de la présente résolution.

1965


 

 


Critères de détermination d'un peuple ou d'une nation selon l'Unesco, l'Union soviétique et la Chine

Unesco

Union soviétique

Chine

Tradition historique commune

Communauté de constitution
historique stable

Tradition historique

Identité raciale ou ethnique

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Homogénéité culturelle

Culture commune

Culture commune

Unité linguistique

Langue commune

Langue commune

Affinités religieuses

Profil psychologique(?)

Coutumes communes(?)

ou idéologiques

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Cohésion territoriale

Vie économique commune de développement

Niveau socio-économique


 

Présentation comparative de quelques traits distinctifs des groupes ethniques han et tibétain

 

Traits

Han

Tibétain

1

Mythe(s)
originels(s)

Empereur Jaune
( Huangdi )

Union d’un singe
et d’une ogresse saxicole

2

Patrie

Le Royaume du Milieu
( Zhongguo )

Le Pays des Neiges »

3

Religion

Confucianisme, Taoïsme
et Bouddhisme

Bouddhisme tibétain

4

Langue

Idéographie
monosyllabism

Alphabet dissyllabique

5

Chef

Le Fils du Ciel
( Tianzi, Empereur )

Réincarnation du Dalaï-Lama

6

Régime
politique

Système bureaucratique
centralisé

Système « théocratique »

7

Alimentation

riz

tsam-pa (farine d'orge grillée)

8

Art & littérature

thèmes séculiers

thèmes religieux

9

Civilisation

confucéenne

bouddhiste mahayaniste tantrique

Dernière date de mise à jour le : 19/02/2001