DOSSIER TIBET : LA DIPLOMATIE ASYMETRIQUE
Diplomatie magazine, juillet-août 2005
http://www.diplomatie-presse.com/edito15.html

Autorisation de diffusion accordée par Mathieu Vernerey à Drôme Ardèche - Tibet

SOMMAIRE :

. La diplomatie positive à l’épreuve (analyse)
. Continuité du processus de dialogue et de négociation (entretien avec Samdhong Rimpoché)
. La diplomatie du dialogue : des discussions à propos de discussions (entretien avec Lhasang Tsering)
. Vers une reconnaissance européenne du gouvernement tibétain en exil ? (entretien avec Thomas Mann)
. Le programme de développement de l’Ouest (analyse)

Annexes :
. Résolution européenne du 6 juillet 2000
. Livre blanc chinois sur l’autonomie régionale ethnique au Tibet
. Rapport américain : Tibetan Policy Act

Documents :
. Cartographie géopolitique - Le Tibet : un territoire sous influence (7,5 Mo)
http://www.diplomatie-presse.com/doc/DIPLO_15_TIBET.pdf
. Passeport tibétain lors de la Mission commerciale Shakabpa en 1948 (624 Ko en format pdf)
(Source http://www.friendsoftibet.org/download/passport.jpg)

 




Tibet : La diplomatie asymétrique

Nombre d’observateurs spécialistes des hautes sphères de la diplomatie comme de la finance internationale estiment que le développement économique de la Chine s’accompagnera nécessairement d’une libéralisation politique. Cependant, aujourd’hui le Tibet ne semble pas en être la preuve tangible. En effet, au cœur du problème : son statut. Et, en dépit d’un optimisme de façade, les négociations sont au point mort, chaque partie campant sur ses positions. Tandis que 2005 résonne comme un double anniversaire pour le Tibet, nombreux sont les intérêts divergents qui tiennent un rôle prépondérant dans cette opposition et empêchent toute résolution à court terme. De conflits larvés en guerres d’influence, les relations entre la Chine et le Tibet apparaissent comme un enjeu majeur pour une puissance en recherche de respectabilité. Pour sa part, le Tibet poursuit la diplomatie des petits pas.

S.C.

(ANALYSE)
La diplomatie positive à l’épreuve
Par Mathieu Vernerey

2005 représente pour le Tibet un double anniversaire : les cinquante-cinq ans de son invasion en 1950 et les quarante ans de la création de la Région autonome en 1965. Ces deux événements sont toutefois interprétés de manière différente selon qu’on se place côté chinois ou tibétain. Ainsi le Tibet a été « libéré et réunifié à la mère-patrie » selon Pékin, tandis que les autorités tibétaines en exil s’efforcent de réclamer aujourd’hui une autonomie dont la Chine ne cesse de vanter les progrès. Ces divergences résument à elles seules les fondements du problème tibétain : la question du statut du Tibet et la manière dont chacune des parties s’y prend pour ne jamais aborder ce problème de front, tout en affirmant dans un même temps l’existence de bases pour des « négociations » ou des « discussions ».

Des négociations dans l’impasse

Des émissaires du Dalaï Lama se sont rendu en Chine et au Tibet au mois de septembre dernier. Cette visite a fait suite à celle de deux autres « délégations » reçues en septembre 2002 et en mai 2003. Saluée comme un nouveau « signe positif », cette dernière visite a suscité l’espoir du Dalaï Lama sur « l’avancement du processus en cours vers des négociations substantielles ». Cette appréciation doit cependant compter parmi les « divergences de vue majeures sur des questions fondamentales » rapportées par les émissaires à leur retour. Car selon les communiqués de Pékin, chacune des trois délégations reçues depuis 2002 a été comprise comme le « séjour touristique » de « compatriotes venus rendre visite à des proches et à des connaissances ».

Quels qu’aient été les contacts officieux noués à ces occasions, rien d’officiel ni de substantiel n’en a résulté. Pékin avait précédemment affirmé à ce sujet qu’un « rapport mensonger avait laissé entendre des négociations » et qu’il s’agissait d’un « malentendu ». Dans ce sens, la publication en mai 2004 d’un livre blanc sur « l’autonomie régionale ethnique au Tibet » rappelait la position chinoise qui exclut toute critique et toute négociation au sujet de l’autonomie existante. Ce qui constitue pourtant la revendication centrale du Dalaï Lama depuis le Plan de paix en 5 points en 1987 et la Proposition de Strasbourg en 1988. Or selon Pékin, seule l’option d’un retour éventuel du « chef spirituel » tibétain « en qualité de citoyen chinois » pourrait être étudiée, et rien d’autre. S’agissant d’hypothétiques négociations, l’objet n’est donc pas le même pour chacune des parties. A ce titre, les négociations attendues ou présumées côté tibétain n’existent ni en actes ni en projet.

Selon Pékin, la condition de l’ouverture de « discussions » serait cependant très précise : que le Dalaï Lama reconnaisse « le Tibet et Taiwan comme parties intégrantes de la Chine ». Du point de vue chinois, cette demande est à la fois logique et tactique. En reconnaissant l’appartenance du Tibet et de Taiwan, le Dalaï Lama reconnaîtrait le principe d’unicité de la Chine. Ce faisant, il commencerait à se comporter comme un citoyen modèle et raisonnable, susceptible d’être autorisé à rejoindre la mère-patrie. Pourvu qu’il démontre encore sa loyauté sur deux points fondamentaux : l’autorité absolue de la Constitution chinoise et celle du Parti. A savoir que la Constitution prévoit un statut d’autonomie pour le Tibet et que le Parti affirme que celui-ci est réel et efficient. Ce qui exclut dès lors toute discussion à ce sujet, et par là même l’idée préconçue de négociations.

Perfectionnement de la stratégie de Pékin

La reprise des contacts depuis 2002, rompus en 1993, ne constitue pas une évolution ou un progrès dans les relations avec la Chine. La seule période constructive se situe dans les années 1980, lorsque le Dalaï Lama avait pour interlocuteur Hu Yaobang, alors Secrétaire général du Parti communiste chinois. Plusieurs délégations avaient été autorisées à se rendre au Tibet, tandis que des réformes commençaient à être appliquées visant à accorder aux Tibétains une plus large autonomie. Pourtant, malgré un contexte favorable et la personnalité conciliante de Hu Yaobang, les propositions de ce dernier ne portaient que sur les conditions d’un éventuel retour du Dalaï Lama et non sur une remise en question du statut du Tibet.

Aujourd’hui le contexte est tout autre. L’espoir de réformes politiques au Tibet et en Chine est mort avec la répression sanglante du mouvement démocratique de Tiananmen en 1989. Le Parti communiste est désormais plus soucieux de renforcer son autorité au moment où la société chinoise subit de profondes mutations et alors que le pays est ouvert pour des raisons économiques. La personnalité de l’actuel président chinois, Hu Jintao, n’est pas non plus un atout. Car s’il est régulièrement présenté comme un bon connaisseur du Tibet pour avoir gouverné la région de 1988 à 1992, il est aussi celui qui a ordonné la répression des manifestations de mars 1989 et décrété la loi martiale. A ce titre, il connaît très bien l’urgence de trouver une solution au problème du Tibet, dont l’instabilité persistante s’accompagne du risque de déstabilisation de l’unité du pays. Mais selon la ligne actuelle du parti, il ne s’agit pas d’un gage d’ouverture. Car, tout en optant pour une politique intérieure plus répressive, sous prétexte de lutte antiterroriste, Pékin établit sa stratégie politique extérieure sur deux axes : des actions de propagande visant à désamorcer les critiques qui lui sont faites sur la scène internationale, et une politique apparente d’ouverture et de dialogue visant en fait la même fin.

La reprise des contacts avec le Dalaï Lama intègre cette ligne de conduite en en poussant la logique encore plus loin. Suite à la visite de la première délégation en septembre 2002, le Dalaï Lama et son Premier ministre, Samdhong Rimpoché, avaient demandé l’arrêt des manifestations antichinoises à travers le monde, en vue de « créer une atmosphère de confiance » et de « tester la réponse de la Chine ». La poursuite des contacts en mai 2003, puis en septembre 2004, fut ainsi qualifiée de « signe positif ». Sans avoir à faire de concession sur le fond, Pékin en tire cependant seul les bénéfices. Car son action n’est plus ouvertement contestée et désormais saluée. Le Dalaï Lama se retrouve quant à lui contraint de continuer à l’attester au risque de devenir responsable de l’échec du « processus en cours » qu’il a lui-même qualifié et d’avoir à avouer celui de sa propre politique d’ouverture. Avec comme autre risque, à terme, de devoir accepter sans discussion les exigences chinoises en raison de cette même logique.

Ambiguïtés tibétaines …

La faiblesse de la diplomatie tibétaine repose sur des contradictions internes et sur des choix qui n’ont jamais été faits ou assumés. La confusion portant sur l’identité et le statut de la « partie tibétaine » dans le cadre d’éventuelles négociations en est le premier exemple. Présenté comme le principal interlocuteur, le Dalaï Lama est considéré par les siens à la fois comme leader politique et spirituel. Cette dichotomie lui permet d’être reçu à l’étranger, lors de « visites pastorales », afin de populariser la cause tibétaine et d’obtenir un soutien international, sans avoir à compromettre les relations diplomatiques de ses hôtes avec la Chine. Pour autant, si son administration est par ailleurs tolérée dans certains pays comme sa représentation en tant que chef spirituel, elle ne bénéficie d’aucune reconnaissance en tant que gouvernement en exil. Son action diplomatique se retrouve ainsi limitée, officieuse dans le meilleur des cas, « illégale » dans un pays comme le Népal.

Plus encore, l’ambivalence de cette situation révèle une certaine ambiguïté largement exploitée par la diplomatie chinoise, tant dans ses propositions que dans ses accusations. Ainsi Pékin oriente sa stratégie sur le seul retour du Dalaï Lama et dénigre le « soi-disant gouvernement tibétain en exil », considéré au mieux comme « la clique séparatiste du Dalaï Lama ». En cela, la position tibétaine lui donne aussi raison. Notamment lorsque la Chine affirme que le Dalaï Lama n’a pas renoncé définitivement à l’indépendance, en invitant à « observer ce qu’il fait réellement ». Car celui-ci maintient le gouvernement en exil et le modernise selon certains standards internationaux (*). De fait, son action reste dans l’expectative d’un Tibet indépendant, en maintenant à travers le gouvernement tibétain en exil la continuité du principe de souveraineté.

De plus, sa stratégie politique fondée sur le Plan de paix en 5 points et la Proposition de Strasbourg reste pour le moins équivoque. Tout en affirmant renoncer à l’indépendance au profit de l’autonomie, ses propositions retranscrivent les principales caractéristiques d’un Etat souverain dans le domaine des affaires intérieures (*). Cela sans qu’aucune référence ne soit faite au cadre constitutionnel chinois ni aux possibilités de compatibilité avec celui-ci. Quant aux domaines de la défense et des affaires étrangères, le Dalaï Lama déclare vouloir déléguer ces deux prérogatives au pouvoir central de Pékin et affirme dans un même temps que le Tibet devra être une « zone de paix, neutre et démilitarisée ». Ce qui, loin d’être une démission complète de ces deux domaines, va jusqu’à représenter une forme d’ingérence dans la stratégie diplomatique et militaire globale de la Chine, perçue dès lors comme un simple sous-traitant ou exécutant. Ce qui justifie la Chine lorsqu’elle affirme ne vouloir accepter aucune « indépendance, semi-indépendance ou indépendance sous une forme déguisée ».

… et paradoxes

La confusion du temporel et du spirituel, à travers l’institution du Dalaï Lama, a d’autres conséquences sur le plan politique. La « voie du milieu » est avant tout une attitude morale et éthique. Elle vise à résoudre un problème par le dialogue en recherchant l’intérêt des deux parties. Cette option, une fois érigée en principe, exclut dès lors toutes les autres. Au lieu d’être un moyen, elle devient une fin en soi, au détriment d’une réflexion préalable sur les objectifs et les stratégies à mettre en place pour les atteindre. Ainsi, au prétexte que, selon la Chine, « hormis l’indépendance, tout peut être discuté », la diplomatie tibétaine se retrouve à décliner indifféremment toutes les variations possibles du concept d’autonomie, y compris sous des formes hybrides. Car il ne lui est pas possible non plus de renoncer au principe historique de l’indépendance – distinct de l’idée d’un objectif qui serait à abandonner ou à négocier – sans avoir à renoncer à sa propre légitimité en tant que gouvernement en exil, et par conséquent à ses revendications. En montrant ostensiblement des « signes » d’ouverture, Pékin ne fait en réalité qu’abonder dans le sens de la logique tibétaine de dialogue, et se contente d’en exploiter les contradictions, soit pour la mettre en échec, soit pour en obtenir les ultimes concessions.

 

L’opportunité d’une refonte stratégique

Face à cette impasse, deux solutions s’offrent aujourd’hui au Dalaï Lama. Dissoudre le gouvernement tibétain afin d’être en accord avec ses propres objectifs - l’abandon de l’indépendance au profit de l’autonomie – et afin de répondre aux conditions de Pékin pour ouvrir des « discussions ». Ou redéfinir sa stratégie de manière cohérente, c’est-à-dire en réhabilitant l’objectif de l’indépendance qui pourrait toujours être négociable, mais sans être abandonné comme une condition à d’hypothétiques négociations, tant que celles-ci n’ont pas été préalablement convenues et acceptées. Ce qui supposerait aussi que le gouvernement tibétain en exil soit reconnu ou qu’il cherche à le devenir. Une base institutionnelle existe pour cela et qui par ailleurs n’a pas été étrangère au repositionnement tactique de Pékin depuis ces quatre dernières années. En juillet 2000, une résolution du Parlement européen formulait la perspective de la reconnaissance du gouvernement tibétain en exil, en l’absence d’un accord négocié entre les deux parties dans un délai de trois ans. Différée en raison des « signes positifs » chinois, la mise en œuvre de cette résolution reste cependant conditionnée par l’ouverture encore attendue de négociations. Celles-ci étant improbables ou bien réfutées par les faits, il reviendrait à la partie tibétaine ou européenne de l’attester et d’en tirer les conséquences.

En août 2003, le Dalaï Lama déclarait que si dans « deux ou trois ans » sa stratégie ne donnait aucun résultat, il ne pourrait en expliquer le bien-fondé aux Tibétains qui s’impatientent et qui veulent l’indépendance. L’année suivante, le Parlement tibétain en exil votait une résolution qui prévoyait « la révision de la ligne officielle du gouvernement en l’absence de réponse positive de la Chine d’ici mars 2005 ». Si cette résolution a été annulée à la veille de la visite de la troisième délégation, la diplomatie chinoise des « signes positifs » n’a pourtant donné lieu à aucun résultat, sinon de faire renoncer toute velléité tibétaine d’en remettre en cause le principe. Face à ce constat, il arrive désormais l’instant, différé jusqu’alors au nom d’un espoir maintenu avec acharnement, où chacun doit faire le bilan de son action et de ses engagements. A commencer par la partie tibétaine, mais aussi ceux qui lui avaient promis un soutien institutionnel.

M.V.

(focus)
Le système politique tibétain

(*) Après la répression du soulèvement de Lhassa par l’armée chinoise en mars 1959, le gouvernement tibétain est reconduit en exil le 29 avril, en Inde. Il s’installe ensuite à Dharamsala, dans la province indienne de l’Himachal Pradesh. Aussitôt, le Dalaï Lama procède à un certain nombre de réformes qui se poursuivent aujourd’hui encore. Un projet de Constitution pour un Tibet libre est établi en 1961, puis réformé une première fois, en 1963, sous la forme d’une constitution provisoire appliquée au sein de la communauté exilée (130.000 réfugiés). Cette constitution est de nouveau réformée et renforcée en 1991, à travers la Charte des Tibétains en exil, avant de bénéficier de nouveaux aménagements en 2001. Un Parlement est ainsi créé dès 1960. En 1963, les pouvoirs exécutif et législatif sont formellement séparés et les députés sont directement élus par les Tibétains de la communauté. En 1991, le judiciaire devient un pouvoir séparé et les députés élisent les membres du gouvernement jusqu’alors désignés par le Dalaï Lama. En 2001, le Premier ministre est élu au suffrage universel direct par les membres de la communauté. Parmi les ministères ou « départements » se trouve celui de « l’information et des relations internationales », équivalent aux affaires étrangères.

Le projet de Constitution pour un Tibet libre, tel qu’il est formulé en 1961 et amendé en 1991, a servi de base à la Proposition de Strasbourg en 1988. Ce projet définit les grandes lignes de la Constitution du Tibet, une fois celui-ci devenu « libre ». Il prévoit de mettre en place un gouvernement intérimaire, le temps de convoquer une constituante, qui permettra au peuple tibétain de s’exprimer lui-même sur propre son avenir. A la suite de quoi, l’administration en exil sera dissoute. Le Dalaï Lama prévoit de ne jouer aucun rôle politique à l’avenir, à la faveur d’un Président démocratiquement élu. Il se réserve toutefois le droit de proposer, parmi les postulants à cette fonction, un candidat de son choix. Ce projet, tel qu’il a été établi, ne peut fonctionner que dans le cadre d’un Tibet souverain. Car, bien que les domaines de la défense et des affaires étrangères n’y soient pas mentionnés, la référence à la Chine ne l’est pas davantage. Celle-ci est un « pays voisin », au même titre que l’Inde. Ce projet, dans sa formulation actuelle, n’est par ailleurs pas compatible avec la Constitution chinoise. Et ne semble pas pouvoir compter, côté chinois, sur d’éventuels aménagements constitutionnels, ni même sur la volonté politique de Pékin pour y réfléchir. Pour l’heure, le système politique en exil est fondé sur le principe d’une monarchie constitutionnelle, avec certainement de nouvelles avancées démocratiques en perspective. Celles-ci, pour se concrétiser pleinement, devront toutefois relever un double défi : que le retour dans un Tibet « libre » soit possible ; et que l’esprit « démocratique » de Pékin soit suffisant pour accepter, de son point de vue, autant d’innovations en termes d’autodétermination.

M.V.

(INTERVIEW)
Continuité du processus de dialogue et de négociation

Entretien avec SAMDHONG RIMPOCHE: Premier ministre du gouvernement tibétain en exil (depuis 2001), Président du Parlement tibétain en exil (1990-2001)


Où en sont vos relations avec la Chine sur la question de l’avenir du Tibet et dans la perspective d’éventuelles négociations ? Sur quoi porteraient ces dernières et à quel moment estimeriez-vous que la Chine est prête à négocier ?

S.R : Nous pensons que l’accueil par les autorités chinoises des trois visites des envoyés de Sa Sainteté le Dalaï Lama en Chine et dans des zones tibétaines est une indication positive comme quoi la Chine est sérieuse dans sa volonté de régler la question du Tibet de manière pacifique et à travers un processus de négociations. Notre principale préoccupation est que les six millions de Tibétains soient garantis de suffisamment de liberté pour préserver et promouvoir l’identité culturelle distincte du Tibet. Pour cela, nous réclamons une véritable autonomie régionale nationale dans le cadre de la République populaire de Chine.

En octobre 2002, vous demandiez aux défenseurs du Tibet de ne plus perturber les visites d’officiels chinois à l’étranger jusqu’en juin 2003, en vue d’établir les bases d’un dialogue constructif avec la Chine. Avez-vous eu des résultats dans ce domaine et de quelle nature ? Pourquoi avoir fixé cette date plutôt qu’une autre ?

S.R : Oui, nous avons effectivement demandé aux groupes de soutien et aux ONG tibétaines de ne pas se montrer provocants durant les manifestations. Je pense que notre demande a produit des résultats en termes de création d’une atmosphère propice à des négociations, car nos contacts avec la direction chinoise se renforcent et les envoyés de Sa Sainteté ont pu effectuer leur deuxième et leur troisième visites en raison d’un environnement favorable. Après quoi, nous avons de nouveau encouragé les groupes de soutien à ne pas être agressifs et provocants contre la Chine jusqu’à ce que le processus de dialogue et de négociation parvienne à une conclusion logique.

Vous avez qualifié de « positifs » certains signes manifestés par la Chine. Comment comprenez –vous les déclarations de Pékin qui semblent vous contredire à ce sujet ?

S.R : Sans tenir compte de la rhétorique provenant de la Chine, notre conviction est que la direction chinoise est sérieuse en voulant régler la question du Tibet de manière pacifique. Vous ne pouvez pas vous attendre à un changement visible dans les déclarations publiques de la RPC avant que des négociations substantielles ne parviennent à leur terme.

En juillet 2000, une résolution du Parlement européen prévoyait de demander aux Etats membres de reconnaître votre gouvernement comme représentant légitime du peuple tibétain, en l’absence de négociation dans un délai de trois ans. S’agit-il d’une coïncidence ? Cette résolution vous a-t-elle aidé ou gêné dans vos efforts diplomatiques ? Pourquoi n’a-t-elle pas été suivie d’effet ?

S.R : Tout intérêt exprimé par la communauté internationale ou toute résolution passée sur la question du Tibet par tout parlement à travers le monde est utile pour la cause du Tibet. Cela envoie un message à la Chine comme quoi la communauté internationale se préoccupe des conditions actuelles au Tibet et cela aidera à encourager les dirigeants chinois à résoudre cette question de manière pacifique. Et de manière identique, la résolution du Parlement européen a été utile. Concernant la non-application de cette résolution, je ne peux pas répondre au nom du Parlement européen. Il faudrait poser la question à celui-ci. Le fait est que nous sommes toujours dans le processus de dialogue. Les négociations ne sont pas encore réalisées.

Quel statut envisagez-vous en vue d’éventuelles négociations si votre gouvernement n’est pas reconnu ? Pourquoi maintenez-vous celui-ci si vous renoncez à l’objectif de l’indépendance ?

S.M : La question du Tibet reste encore à résoudre. C’est pourquoi nous continuons de maintenir l’Administration Centrale Tibétaine pour veiller au bien-être des Tibétains exilés en Inde et à travers le monde. Une fois que la question du Tibet sera résolue à la satisfaction du peuple tibétain et que Sa Sainteté le Dalaï Lama retournera librement au Tibet, l’Administration Centrale Tibétaine sera dissoute et la gouvernance du Tibet sera remise entre les mains du peuple tibétain au Tibet.

En cas d’échec de votre ligne diplomatique actuelle, envisagez-vous une alternative ?

S.M : Nous poursuivons le processus de négociations avec la direction chinoise à travers l’approche de la  Voie médiane, en ayant la pleine confiance que cela permettra au final d’atteindre nos objectifs. Par conséquent, la question de considérer une alternative ne se pose pas à cet instant.

(interview M.V. - avec l’aide du Bureau du Tibet de Paris)

(INTERVIEW)
La diplomatie du dialogue : des discussions à propos de discussions

Entretien avec LHASANG TSERING: Ecrivain et essayiste politique tibétain, directeur fondateur de l’Institut Amnye Machen (1998), Président du Congrès de la Jeunesse tibétaine (1986-1990)


Comment comprenez-vous la « reprise du dialogue » avec la Chine et les « signes positifs » manifestés par celle-ci depuis 2002 ? Quel est votre avis sur les trois délégations qui se sont rendues en Chine et au Tibet ?

L.T : La première chose que nous devons comprendre au sujet de la soi-disant « diplomatie du dialogue » entre Pékin et Dharamsala, c’est que nous avons uniquement affaire à des « discussions à propos de discussions » en guise de « pourparlers », mais en aucun cas à un dialogue significatif. Cela parce que la Chine n’a essentiellement aucun besoin de discuter avec les Tibétains. Dans ce cas, il faudrait se demander pourquoi alors les Chinois invitent-ils et reçoivent-ils les « envoyés du Dalaï Lama » ? La vérité toute simple est que cela constitue une part importante de la stratégie chinoise pour gagner du temps.

De même pour les discussions à propos de la « reprise du dialogue » suite à la visite à Pékin des envoyés spéciaux du Dalaï Lama en 2002. Il s’agissait selon moi d’un stratagème habile des Chinois pour déjouer la résolution très importante du Parlement européen sur le Tibet, qui déclarait que les Etats membres de l’UE devraient sérieusement considérer la reconnaissance du gouvernement tibétain en exil si, dans un délai de trois ans, la Chine n’entrait pas dans des négociations substantielles avec le Dalaï Lama pour parvenir à un nouveau statut pour le Tibet.

Depuis le tout début, mon sentiment a été que la visite des délégations tibétaines en Chine et au Tibet était une erreur. La dure réalité à laquelle est confronté le peuple tibétain aujourd’hui est que la politique chinoise de transfert de population a atteint un seuil critique. Le fait est que le temps presse pour le Tibet, la Chine cherche à gagner temps et la visite de délégations en Chine ainsi que les discussions à propos de « signes positifs » jouent en faveur des Chinois.

Quelle stratégie préconisez-vous pour favoriser l’ouverture de négociations ? Celles-ci sont-elles nécessaires et selon quels objectifs ?

L.T : Il m’est impossible de comprendre l’idée d’une « stratégie pour parvenir à des négociations ». Telles que je les considère, les négociations sont un moyen pour parvenir à une fin et non pas une fin en soi. Cela pour dire que les négociations peuvent seulement faire partie d’une stratégie plus large, et le simple fait de tenir des négociations, sans un but clair et précis, n’est au mieux qu’une perte de temps.

Je pense aussi que des négociations substantielles peuvent avoir lieu uniquement s’il y a un besoin partagé par les deux parties pour parvenir à une solution négociée. Au regard de l’occupation du Tibet par la Chine, je ne vois aucune raison pour celle-ci d’abandonner ne serait-ce qu’une infime partie de son contrôle absolu sur le Tibet, ni d’ouvrir des négociations avec des réfugiés tibétains. Encore une fois, ce qui se passe maintenant ce ne sont pas des négociations, ce ne sont que des discussions à propos de discussions. Et cela se produit simplement parce que la Chine fait d’une pierre, non pas deux, mais trois coups.

D’abord, la Chine a efficacement neutralisé la lutte tibétaine en laissant les dirigeants tibétains espérer et attendre, ce qui en retour a plongé les Tibétains dans la confusion.

Ensuite, en « discutant sur des discussions » et en invitant régulièrement les « envoyés spéciaux de Sa Sainteté le Dalaï Lama » à Pékin, la Chine a aussi efficacement mis en échec la possibilité d’une implication internationale dans la question tibétaine.

Enfin, le résultat de laisser espérer et attendre la direction tibétaine, et par conséquent d’écarter toute implication internationale dans la question tibétaine, est que la Chine obtient le temps nécessaire pour transférer toujours plus de colons chinois au Tibet. Le chemin de fer atteindra Lhassa en 2007, plus tôt encore estiment certains. Bientôt, il y aura tant de Chinois au Tibet qu’il sera dénué de sens de parler d’un Tibet pour des Tibétains.

Je pense qu’il n’est pas possible de développer une stratégie unifiée pour dépasser un problème sans avoir d’abord une acceptation et une compréhension claire de la nature du problème. Ainsi, avant de pouvoir mettre en place une stratégie significative, c’est un préalable que le peuple tibétain, et par-dessus tout les dirigeants tibétains, comprennent et acceptent d’abord le fait que la Chine n’abandonnera jamais volontairement et de son plein gré son contrôle sur le Tibet. C’est pourquoi il nous faut établir et appliquer un plan d’action qui déstabilise suffisamment la Chine, sinon pour qu’elle quitte le Tibet sans délai, du moins pour la forcer à venir à la table des négociations.

Le gouvernement tibétain en exil a-t-il la volonté ou les moyens de réviser sa ligne politique ? Cela est-il souhaitable ?

L.T : Je ne suis pas en position de dire si oui ou non le gouvernement tibétain en exil a la volonté de revoir sa politique actuelle. Mais il a certainement les moyens de le faire dès l’instant où il bénéficie de la confiance d’une majorité écrasante de Tibétains. Et je ne vois aucun autre facteur capable de l’empêcher de prendre ses propres décisions. De plus, il ne s’agit pas à mes yeux d’une question de volonté. Car le gouvernement tibétain a le devoir de répondre au droit et au désir du peuple tibétain à la liberté et à l’indépendance.

Peut-être devrais-je ajouter ici que le désir du peuple tibétain à l’intérieur du Tibet devrait être on ne peut plus clair pour le gouvernement tibétain en exil, au regard du fait que toutes les protestations et toutes les manifestations au Tibet, dans lesquelles de très nombreux Tibétains ont été tués et plus encore ont été emprisonnés, ont toutes été pour la liberté et non pas pour l’autonomie.

Quoi qu’il en soit, dans l’état actuel des choses, je ne vois aucun signe comme quoi le gouvernement tibétain en exil est en train de considérer une quelconque déviation de la politique de la voie médiane. Et bientôt il sera trop tard.

(interview M.V.)

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(INTERVIEW)
Vers une reconnaissance européenne du gouvernement tibétain en exil ?

Entretien avec THOMAS MANN: Président de l’intergroupe Tibet au Parlement européen, député européen allemand


La résolution du 6 juillet 2000 prévoyait de demander aux Etats membres de reconnaître le gouvernement tibétain en exil en l’absence d’un accord négocié entre les autorités chinoises et tibétaines dans un délai de trois ans. Quelle a été votre réflexion et votre stratégie en formulant le principe de cette demande de reconnaissance ?

T.M : Par cette résolution, la stratégie du Parlement européen, en tant que « voix des Droits de l’Homme au sein de l’UE », est de faire pression sur la Commission, le Conseil et les Etats membres, afin de faire de la reconnaissance du gouvernement tibétain en exil une demande centrale dans le cadre du dialogue permanent entre l’UE et la Chine.

Ne pensez-vous pas que le principe de cette demande de reconnaissance était et reste contradictoire avec la ligne officielle du gouvernement tibétain en exil telle qu’elle est encore définie aujourd’hui ?

T.M : La reconnaissance du gouvernement tibétain en exil serait un signe de soutien important en faveur de la politique pacifique du Dalaï Lama. Par conséquent, je ne vois pas de contradiction avec la ligne officielle.

Toutefois, une telle reconnaissance ne pourrait-elle pas être une opportunité pour le gouvernement tibétain de redéfinir sa stratégie et de clarifier ses positions ?

T.M : Le gouvernement tibétain en exil a toujours été un important soutien et défenseur de la politique pacifique du Dalaï Lama, laquelle se maintient avec clarté, fermeté et fiabilité. En tant qu’acteur reconnu sur la scène internationale, le gouvernement serait ainsi capable de faire connaître plus efficacement ces idéaux en matière de politique étrangère.

Pourquoi cette résolution, au regard des conditions et des objectifs formulés, n’a-t-elle pas été appliquée ?

T.M : La résolution se base sur une large majorité au Parlement européen. Nous avons constamment accentué la pression sur la Commission, le Conseil et les Etats membres. Cela s’est traduit par l’invitation de la Chine à discuter avec les Tibétains. La probabilité d’un renouvellement de la résolution du Parlement européen est toutefois élevée. L’objectif véritable est de convaincre les nouveaux membres du Parlement – un tiers de l’assemblée plénière – ainsi que la nouvelle Commission, de la pertinence de reconnaître le gouvernement tibétain en exil.

Les visites des émissaires du Dalaï Lama en Chine ont été qualifiées de « signes positifs » manifestés par Pékin vers des « négociations substantielles ». Ces visites n’ont pourtant donné lieu à aucun résultat en la matière, si ce n’est le constat de divergences de vue récurrentes sur des questions essentielles, à commencer par la nature et la portée de ces visites. En cautionnant vous aussi ces « signes positifs », ne contribuez-vous pas à une stratégie de communication chinoise qui irait à l’encontre des intérêts tibétains ?

T.M : Chacune des visites a été un signe important, mais rien de plus qu’une première étape qui doit être suivie par une autre. Le PE a incité la Commission à œuvrer dans le sens de négociations plus substantielles. Le PE et les autres sympathisants du Tibet accentueront leurs protestations si les mises en scène de « relations publiques » continuent. Ces mises en scène doivent être démasquées ! Ainsi, un progrès significatif est aussi dans l’intérêt du gouvernement chinois.

(interview M.V.)

(ANALYSE)
Le programme de développement de l’Ouest
Par Mathieu Vernerey

 

 

Le « Programme de développement de l’Ouest » en Chine a été lancé en 2001 et prévoit de réaliser pleinement ses objectifs d’ici 2020. Selon le rapport sur le Projet de plan pour 2004, ce programme vise à valoriser les « économies aux particularités régionales » et les « ressources locales intéressantes », en vue de renforcer « la sécurité de l’Etat » et « l’économie nationale ». La notion d’un « Ouest chinois » correspond ici moins à une réalité géographique qu’à des impératifs stratégiques, déclinés à la fois sur les plans intérieur et extérieur.

Enjeux intérieurs et régionaux

Le développement de l’Ouest vise tout d’abord à compenser le déséquilibre entre les zones côtières, privilégiées depuis l’ouverture de 1978, et le reste de la Chine laissé pour compte : le centre et les zones périphériques. Ceci afin de ne pas entraver la montée en puissance du pays et d’éviter tout risque d’effondrement intérieur. En outre, l’Ouest périphérique est riche en ressources énergétiques : son développement est ainsi devenu stratégique et « vital » pour assurer la croissance globale de la Chine, en misant sur une plus grande autonomie énergétique. Pékin prévoit de subvenir ainsi à terme à 50 % des besoins de l’Est en énergies et à 60% de ses besoins en matières premières. Le développement de l’Ouest doit aussi permettre d’assimiler et d’intégrer définitivement certaines régions périphériques, où les sources de contestation sont fortes, principalement pour des raisons identitaires ou politiques liées à la question de l’autodétermination (Tibet et Xinjiang). Il s’agit enfin pour la Chine d’assurer et de renforcer la sécurité de ses frontières occidentales, afin d’asseoir sur le long terme sa politique asiatique vers l’Ouest et le Sud.

L’Ouest chinois comprend 5 Régions autonomes et 6 provinces chinoises - soit 70% de la superficie de la Chine populaire - traditionnellement habitées dans leur ensemble par des « minorités ethniques » ou par des « minorités nationales ». Le Tibet, dans sa délimitation historique et géographique, y occupe une place prépondérante : 2.500.000 Km2, soit 40 % du « Grand Ouest » et un quart de la RPC.

L’essentiel de ce développement consiste en des travaux d’infrastructures bénéficiant d’investissements de l’Etat, de l’étranger et des autres provinces ponctionnées dans cet « effort national ». Ses principaux axes sont le transfert des énergies de l’Ouest vers l’Est (électricité, gaz, pétrole et autres minerais) ; le développement des réseaux de communication (chemin de fer, routes, aéroports) ; et différents projets hydrauliques dont celui de dérivation des eaux du Sud vers le Nord.

En matière énergétique, le Tibet abrite deux principaux sites gaziers et pétroliers : le bassin du Tsaidam (6 champs de gaz et 1 de pétrole) et celui du Chang Thang (où de nouveaux gisements ont été découverts sur une étendue de 100 Km). Deux projets de pipeline concernent le Tibet en direction de l’Est. Tout d’abord le gazoduc de Seibei-Lanzhou (950 Km), qui prévoit de raccorder le bassin du Tsaidam au réseau oriental chinois. Ce pipeline, qui doit être achevé en 2007, sera connecté avec un second projet de gazoduc, lui aussi en cours de réalisation, prévoyant de raccorder le bassin du Tarim, dans le Xinjiang, à Lanzhou. Ce second pipeline ne fait toutefois que traverser le Tibet à sa frontière nord et ne le concerne pas directement. Il s’agit de la section occidentale du grand projet Ouest-Est (4200 Km), dont le gazoduc Seibei-Lanzhou constitue une ramification, et qui permettra aussi à terme d’acheminer gaz et pétrole depuis l’Asie centrale en direction de Shanghai.

En matière hydraulique, de nombreux barrages quadrillent le système fluvial tibétain et seront encore renforcés par Pékin. Le Tibet abrite aussi l’un des trois principaux projets chinois de dérivation des fleuves : le raccordement ouest du Yangtse et du Fleuve jaune. Le Tibet constitue le principal château d’eau de l’Asie : 10 fleuves majeurs y prennent naissance (dont le Fleuve Jaune, le Yangtze, le Mékong, l’Indus et le Brahmapoutre) et traversent 11 pays. Il représente ainsi la clé de voûte du principal système hydrographique asiatique, allant du Pakistan au Nord-Est de la Chine, en incluant la majeure partie du subcontinent indien et de la péninsule indochinoise. Ce qui, pour Pékin, représente un enjeu géopolitique majeur. Et, pour ses voisins, une source de tensions grandissante.

Selon le Xème Plan quinquennal (2001-2005), le développement du chemin de fer au Tibet a pour vocation de « consolider la défense nationale et l’unité des nationalités ». L’achèvement de la ligne Qinghai-Tibet (Golmud-Lhassa) en juillet 2006 (ouverture en 2007) aura ainsi pour conséquence l’afflux massif de nouveaux migrants ou colons chinois et une militarisation accrue de la région.

Le phénomène colonial de peuplement, qui a commencé dans les années 1950 avec l’arrivée croissante de garnisons militaires, s’est ensuite accéléré durant les années 1980 dans une logique d’exploitation. Aujourd’hui, 5 à 8 millions de Chinois sont présents au Tibet, pour seulement 5 à 6 millions de Tibétains, désormais minoritaires ou en passe de le devenir. Le développement de l’Ouest aura ainsi pour effet de démultiplier ce phénomène, avec des moyens accrus.

S’agissant du déploiement militaire au Tibet, celui-ci est déjà conséquent, notamment dans le domaine nucléaire. Huit bases de missiles (entrepôt et lancement) sont dispersées sur les hauts plateaux. Leur arsenal est estimé à 8 missiles balistiques intercontinentaux, 80 missiles de moyenne portée et 20 missiles de portée intermédiaire - soit près d’un quart de l’arsenal nucléaire global chinois. En plus de la ligne Qinghai-Tibet (via Golmud), trois autres projets ferroviaires à destination de Lhassa sont prévus d’être réalisés d’ici 2038, selon les itinéraires Lanzhou-Nagchu, Dali-Nyingtri et Chengdu-Nagchu. Ce qui achèvera la mise en réseau de chacune des bases de missiles ainsi que l’intégration définitive du Tibet dans la stratégie de défense globale chinoise.

Contexte et conséquences géopolitiques

Le développement du Tibet, tel que le conçoit Pékin, représente pour ses voisins immédiats ou proches un sujet de préoccupation croissant. L’invasion du Tibet en 1950 a signifié pour l’Inde, comme pour d’autres, la disparition d’une zone tampon ainsi que de la barrière naturelle de l’Himalaya, dès lors que les hauts plateaux ont conféré à la Chine une position dominante et stratégique. La décision de New Delhi de se doter de l’arme nucléaire, en 1998, a ainsi davantage été motivée par un rééquilibrage du rapport de force avec la Chine, plutôt qu’avec le Pakistan. Le Tibet se situe depuis lors à l’épicentre d’un triangle nucléaire Chine-Inde-Pakistan.

Entre temps, depuis leur intervention en Afghanistan en 2001, les Etats-Unis ont commencé à contenir la Chine en Asie centrale. Ceci principalement pour des raisons de concurrence énergétique, mais aussi dans une logique d’encerclement de la Chine, vis-à-vis de laquelle Washington n’a pas encore déterminé sa politique sur le long terme. Des troupes militaires américaines sont désormais présentes dans quatre pays qui lui sont frontaliers : le Pakistan, l’Afghanistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan.

La « lutte contre le terrorisme international » a aussi permis à Washington de tirer durablement parti d’une collaboration avec le Pakistan, allié traditionnel de Pékin vis-à-vis de l’Inde. Depuis 2002, l’implication diplomatique américaine dans le différend cachemiri entre New-Delhi et Islamabad, tend à vouloir neutraliser les tensions entre les deux pays, instrumentalisées jusqu’alors par Pékin. Plus à l’Est, la question du Népal et de ses troubles intérieurs joue aussi un rôle important. New-Delhi y voit la volonté de Pékin de déstabiliser le royaume himalayen pour s’assurer une voie d’accès stratégique vers le Sud. Ici encore, Washington s’efforce de contrebalancer l’influence chinoise, en apportant son soutien financier à Kathmandou dans la gestion de sa « crise intérieure ».

Enfin, la proximité de l’Asie centrale se rappelle de nouveau par l’intermédiaire du Xinjiang (ex-Turkestan oriental). A travers le « Groupe de Shanghai », Pékin coopère avec les Républiques centrasiatiques et la Russie afin de lutter contre « le terrorisme, le fondamentalisme religieux et le séparatisme ». Ce qui lui permet d’isoler les mouvements contestataires ouïghours au Xinjiang, et par là même de prévenir tout effet domino sur le Tibet, tout en s’assurant une voie d’accès sécurisée sur le reste de l’Asie centrale. Les troubles populaires suivis du renversement du pouvoir au Kirghizistan, en mars dernier, ont ainsi été observés avec circonspection par Pékin, percevant là l’influence politique des Etats-Unis dans la région, en plus de leur présence militaire.

Face à ce contexte géopolitique difficile et encore en devenir, la proposition du Dalaï Lama de faire du Tibet une « zone de paix, neutre et démilitarisée » n’est pas en soi dénuée de sens et représenterait le cas échéant une solution idéale. Toutefois, Pékin ne le considère pas de cette manière et n’est pas non plus encouragé dans ce sens par la progression américaine dans la région. Cette option représenterait pourtant le gage de la « montée pacifique » de la Chine – selon les termes de celle-ci - et exclurait toute confusion rhétorique possible, pour nombre de ses voisins, avec ce que fût autrefois la « libération pacifique » du Tibet. Cela supposerait plus fondamentalement que ce dernier soit en mesure d’assumer sa vocation d’« Etat tampon ». Et donc de jouir pleinement de sa souveraineté dans le domaine des affaires extérieures et de la défense.

M.V.


(ANNEXES)

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(annexe 1)
P.E : résolution du 6 juillet 2000 (extraits)

« Le Parlement européen,

. rappelant que le Tibet a été envahi et occupé en 1949 et en 1950 par les forces armées chinoises,

 . rappelant que si l'"Accord en 17 points", signé à Pékin sous la contrainte par les autorités tibétaines, sanctionnait l'annexion du Tibet à la République populaire de Chine, il garantissait également la pleine autonomie du Tibet et, en particulier, la pérennité de son système politique et le plein respect de la liberté religieuse,

 . rappelant la révolte de Lhassa contre l'occupation du régime de Pékin, du 10 mars 1959, qui a provoqué la mort et l'emprisonnement de milliers de Tibétains ainsi que l'exil du Dalaï Lama et de dizaines de milliers d'autres Tibétains,

 . rappelant l'institution en 1965 de la Région Autonome du Tibet (TAR) par les autorités de Pékin et considérant qu'aucune autonomie réelle n'existe dans cette région depuis l'occupation du territoire par la Chine,

 . rappelant les tentatives réitérées de relancer le dialogue avec les autorités de Pékin, faites par le Dalaï Lama, par le biais notamment du "Plan en 5 points", présenté devant le Congrès américain en 1987, et de la "proposition de Strasbourg", présentée devant le Parlement européen en 1988,

 . préoccupé de constater que la Chine ne s'est aucunement montrée disposée à participer à un dialogue en vue de négocier l'avenir du Tibet,

 . demande au Conseil, à la Commission et aux États membres de tout mettre en œuvre afin que le gouvernement de la République populaire de Chine et le Dalaï Lama négocient un nouveau statut du Tibet qui garantisse une pleine autonomie des Tibétains dans tous les secteurs de la vie politique, économique, sociale et culturelle, avec les seules exceptions de la politique de défense et de la politique étrangère;

 . invite les gouvernements des États membres à examiner sérieusement la possibilité de reconnaître le gouvernement tibétain en exil comme légitime représentant du peuple tibétain si, dans un délai de trois ans (*), les autorités de Pékin et le gouvernement tibétain en exil ne sont pas parvenus à un accord sur un nouveau statut pour le Tibet par le biais de négociations organisées sous l'égide du Secrétaire général des Nations unies. »

 

(*) Le 8 juillet 2003, l’intergroupe Tibet du Parlement européen indiquait que, au regard des « deux visites des délégations (septembre 2002 et mai 2003) et des contacts positifs établis avec les officiels chinois, aucune pression inutile ne devrait être employée », en précisant que « l’option d’une nouvelle résolution du PE était maintenue ». Sans suite à ce jour.

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(annexe 2)
RPC : « L’autonomie régionale ethnique »

Conclusion du Livre blanc sur « l’autonomie régionale ethnique au Tibet », publié le 25 mai 2004 par le Bureau d’information du Conseil des Affaires d’Etat (RPC).

« Après la libération pacifique en 1951, le Tibet s’est débarrassé entièrement du joug de l’impérialisme, et par suite de la réforme démocratique, le régime de servage féodal caractérisé par l’union du temporel et du spirituel a été aboli et la Région autonome du Tibet a été fondée ; c’est ainsi que le système socialiste est de plus en plus consolidé ; le peuple tibétain peut bénéficier réellement des différents droits et les développer sans cesse. Il est impossible de mettre en place un autre régime social.

L’autonomie régionale ethnique est un système politique fondamental de la Chine, qui constitue, avec l’Assemblée populaire nationale et le système de coopération multipartite et de consultation politique sous la direction du Parti communiste chinois, un cadre fondamental du système politique de la Chine.

La création de la Région autonome du Tibet et sa division géographique sont déterminées par la Constitution et les règlements en matière d’autonomie régionale ethnique, ainsi que par l’Histoire et la réalité du Tibet. Tout acte visant à détruire ou à changer l’autonomie régionale ethnique du Tibet est à l’opposé de la Constitution et de la loi ; aussi le peuple chinois, y compris le peuple tibétain, ne peut l’approuver.

Il est à souligner que le gouvernement local du Tibet dirigé par le Dalaï Lama, représentant le régime de servage féodal caractérisé par l’union du temporel et du spirituel a été remplacé depuis longtemps par le pouvoir démocratique fondé par le peuple tibétain selon sa volonté. C’est seul le peuple chinois, y compris le peuple tibétain, non le Dalaï Lama et sa clique, qui peut décider l’avenir et le destin du Tibet. C’est là une réalité politique objective du Tibet que personne ne peut nier ni ébranler.

La politique appliquée par le gouvernement central à l’égard du Dalaï Lama est claire et inchangée. Souhaitons que le Dalaï Lama puisse admettre la réalité, prendre conscience de la situation, abandonner définitivement son idée de « l’indépendance du Tibet », et s’efforcer de faire quelque chose d’utile pour la patrie et le développement du Tibet pendant le temps qui lui reste à vivre. »

"Tout acte visant à détruire ou à changer l’autonomie régionale ethnique du Tibet est à l’opposé de la Constitution et de la loi ; aussi le peuple chinois, y compris le peuple tibétain, ne peut l’approuver."

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(annexe 3)
US : Tibetan Policy Act

Extrait du rapport intitulé Tibet negociations, publié chaque année par le Département d’Etat américain, en regard du décret de 2002 sur la politique à l’égard du Tibet.

« Encourager un dialogue substantiel entre Pékin et le Dalaï Lama est un objectif important de cette administration. Les Etats-Unis encouragent la Chine et le Dalaï Lama à avoir des discussions directes et substantielles afin de résoudre leurs différends dans un délai proche, sans conditions préliminaires. L’administration estime que le dialogue entre la Chine et le Dalaï Lama ou ses représentants diminuera les tensions dans les zones tibétaines et contribuera à la stabilité globale de la Chine.

Les Etats-Unis reconnaissent la Région autonome du Tibet ainsi que les préfectures et comtés autonomes tibétains dans d’autres provinces comme des parties de la République populaire de Chine. Cette politique de longue date est conforme aux vues de la communauté internationale. En outre, le Dalaï Lama a formellement renoncé à toute intention de revendiquer la souveraineté ou l’indépendance du Tibet et a déclaré qu’il demandait uniquement à la Chine de préserver la culture, la spiritualité et l’environnement tibétains.

Parce que nous ne reconnaissons pas le Tibet comme un Etat indépendant, les Etats-Unis n’entretiennent pas de relations diplomatiques avec le « gouvernement tibétain en exil » à Dharamsala. Cependant, nous maintenons le contact avec les représentants de divers groupes politiques ou autres, à l’intérieur et à l’extérieur de la Chine, y compris avec des Tibétains aux Etats-Unis, en Chine et à travers le monde. Nous recevons aussi le Dalaï Lama en qualité d’important chef religieux et lauréat du prix Nobel de la paix. Le fait que le Président, le Secrétaire d’Etat et d’autres officiels de l’administration ont rencontré à plusieurs occasions le Dalaï Lama est une démonstration du respect de notre pays envers celui-ci.

Nous avons constamment encouragé la Chine à respecter l’héritage unique, religieux, linguistique et culturel de sa population tibétaine et à respecter pleinement ses droits humains et ses libertés politiques. »

"Parce que nous ne reconnaissons pas le Tibet comme un Etat indépendant, les Etats-Unis n’entretiennent pas de relations diplomatiques avec le « gouvernement tibétain en exil »."

© copyright Mathieu Vernerey - Diplomatie-Areion

Autre écrit du même auteur :
Des négociations en trompe-l’œil : Paradoxale «voie du milieu» au Tibet (© le Monde Diplomatique, juillet 2005 - page 22)