DOSSIER
TIBET : LA DIPLOMATIE ASYMETRIQUE
http://www.diplomatie-presse.com/edito15.html
SOMMAIRE :
.
La
diplomatie positive à l’épreuve (analyse)
Annexes :
. Résolution
européenne du 6 juillet 2000
Documents :
(Source
http://www.friendsoftibet.org/download/passport.jpg
Tibet : La diplomatie asymétrique
Nombre
d’observateurs spécialistes des hautes sphères de la diplomatie
comme de la finance internationale estiment que le développement
économique de la Chine s’accompagnera nécessairement d’une libéralisation
politique. Cependant, aujourd’hui le Tibet ne semble pas en
être la preuve tangible. En effet, au cœur du problème :
son statut. Et, en dépit d’un optimisme de façade, les négociations
sont au point mort, chaque partie campant sur ses positions.
Tandis que 2005 résonne comme un double anniversaire pour le
Tibet, nombreux sont les intérêts divergents qui tiennent un
rôle prépondérant dans cette opposition et empêchent toute résolution
à court terme. De conflits larvés en guerres d’influence, les
relations entre la Chine et le Tibet apparaissent comme un enjeu
majeur pour une puissance en recherche de respectabilité. Pour
sa part, le Tibet poursuit la diplomatie des petits pas.
S.C.
(ANALYSE)
Par Mathieu Vernerey
Des
négociations dans l’impasse
Des
émissaires du Dalaï Lama se sont rendu en Chine et au Tibet
au mois de septembre dernier. Cette visite a fait suite à celle
de deux autres « délégations » reçues en septembre
2002 et en mai 2003. Saluée comme un nouveau « signe positif », cette dernière visite a suscité l’espoir
du Dalaï Lama sur « l’avancement
du processus en cours vers des négociations substantielles ».
Cette appréciation doit cependant compter parmi les « divergences de vue majeures sur des questions fondamentales »
rapportées par les émissaires à leur retour. Car selon les communiqués
de Pékin, chacune des trois délégations reçues depuis 2002 a
été comprise comme le « séjour
touristique » de « compatriotes
venus rendre visite à des proches et à des connaissances ».
Quels
qu’aient été les contacts officieux noués à ces occasions, rien
d’officiel ni de substantiel n’en a résulté. Pékin avait précédemment
affirmé à ce sujet qu’un « rapport mensonger avait laissé entendre
des négociations » et qu’il s’agissait d’un « malentendu ». Dans ce sens,
la publication en mai 2004 d’un livre blanc sur « l’autonomie
régionale ethnique au Tibet » rappelait la position chinoise
qui exclut toute critique et toute négociation au sujet de l’autonomie
existante. Ce qui constitue pourtant la revendication centrale
du Dalaï Lama depuis le Plan de paix en 5 points en 1987 et
la Proposition de Strasbourg en 1988. Or selon Pékin, seule
l’option d’un retour éventuel du « chef spirituel »
tibétain « en qualité
de citoyen chinois » pourrait être étudiée, et rien
d’autre. S’agissant d’hypothétiques négociations, l’objet n’est
donc pas le même pour chacune des parties. A ce titre, les négociations
attendues ou présumées côté tibétain n’existent ni en actes
ni en projet.
Selon
Pékin, la condition de l’ouverture de « discussions »
serait cependant très précise : que le Dalaï Lama reconnaisse
« le Tibet et Taiwan comme parties intégrantes de la Chine ».
Du point de vue chinois, cette demande est à la fois logique
et tactique. En reconnaissant l’appartenance du Tibet et de
Taiwan, le Dalaï Lama reconnaîtrait le principe d’unicité de
la Chine. Ce faisant, il commencerait à se comporter comme un
citoyen modèle et raisonnable, susceptible d’être autorisé à
rejoindre la mère-patrie. Pourvu qu’il démontre encore sa loyauté
sur deux points fondamentaux : l’autorité absolue de la
Constitution chinoise et celle du Parti. A savoir que la Constitution
prévoit un statut d’autonomie pour le Tibet et que le Parti
affirme que celui-ci est réel et efficient. Ce qui exclut dès
lors toute discussion à ce sujet, et par là même l’idée préconçue
de négociations.
Perfectionnement
de la stratégie de Pékin
La
reprise des contacts depuis 2002, rompus en 1993, ne constitue
pas une évolution ou un progrès dans les relations avec la Chine.
La seule période constructive se situe dans les années 1980,
lorsque le Dalaï Lama avait pour interlocuteur Hu Yaobang, alors
Secrétaire général du Parti communiste chinois. Plusieurs délégations
avaient été autorisées à se rendre au Tibet, tandis que des
réformes commençaient à être appliquées visant à accorder aux
Tibétains une plus large autonomie. Pourtant, malgré un contexte
favorable et la personnalité conciliante de Hu Yaobang, les
propositions de ce dernier ne portaient que sur les conditions
d’un éventuel retour du Dalaï Lama et non sur une remise en
question du statut du Tibet.
Aujourd’hui
le contexte est tout autre. L’espoir de réformes politiques
au Tibet et en Chine est mort avec la répression sanglante du
mouvement démocratique de Tiananmen en 1989. Le Parti communiste
est désormais plus soucieux de renforcer son autorité au moment
où la société chinoise subit de profondes mutations et alors
que le pays est ouvert pour des raisons économiques. La personnalité
de l’actuel président chinois, Hu Jintao, n’est pas non plus
un atout. Car s’il est régulièrement présenté comme un bon connaisseur
du Tibet pour avoir gouverné la région de 1988 à 1992, il est
aussi celui qui a ordonné la répression des manifestations de
mars 1989 et décrété la loi martiale. A ce titre, il connaît
très bien l’urgence de trouver une solution au problème du Tibet,
dont l’instabilité persistante s’accompagne du risque de déstabilisation
de l’unité du pays. Mais selon la ligne actuelle du parti, il
ne s’agit pas d’un gage d’ouverture. Car, tout en optant pour
une politique intérieure plus répressive, sous prétexte de lutte
antiterroriste, Pékin établit sa stratégie politique extérieure
sur deux axes : des actions de propagande visant à désamorcer
les critiques qui lui sont faites sur la scène internationale,
et une politique apparente d’ouverture et de dialogue visant
en fait la même fin.
La
reprise des contacts avec le Dalaï Lama intègre cette ligne
de conduite en en poussant la logique encore plus loin. Suite
à la visite de la première délégation en septembre 2002, le
Dalaï Lama et son Premier ministre, Samdhong Rimpoché, avaient
demandé l’arrêt des manifestations antichinoises à travers le
monde, en vue de « créer une atmosphère de confiance »
et de « tester la
réponse de la Chine ». La poursuite des contacts en
mai 2003, puis en septembre 2004, fut ainsi qualifiée de « signe
positif ». Sans avoir à faire de concession sur le
fond, Pékin en tire cependant seul les bénéfices. Car son action
n’est plus ouvertement contestée et désormais saluée. Le Dalaï
Lama se retrouve quant à lui contraint de continuer à l’attester
au risque de devenir responsable de l’échec du « processus en cours » qu’il
a lui-même qualifié et d’avoir à avouer celui de sa propre politique
d’ouverture. Avec comme autre risque, à terme, de devoir accepter
sans discussion les exigences chinoises en raison de cette même
logique.
Ambiguïtés
tibétaines …
La
faiblesse de la diplomatie tibétaine repose sur des contradictions
internes et sur des choix qui n’ont jamais été faits ou assumés.
La confusion portant sur l’identité et le statut de la « partie
tibétaine » dans le cadre d’éventuelles négociations en
est le premier exemple. Présenté comme le principal interlocuteur,
le Dalaï Lama est considéré par les siens à la fois comme leader
politique et spirituel. Cette dichotomie lui permet d’être reçu
à l’étranger, lors de « visites pastorales », afin
de populariser la cause tibétaine et d’obtenir un soutien international,
sans avoir à compromettre les relations diplomatiques de ses
hôtes avec la Chine. Pour autant, si son administration est
par ailleurs tolérée dans certains pays comme sa représentation
en tant que chef spirituel, elle ne bénéficie d’aucune reconnaissance
en tant que gouvernement en exil. Son action diplomatique se
retrouve ainsi limitée, officieuse dans le meilleur des cas,
« illégale »
dans un pays comme le Népal.
Plus
encore, l’ambivalence de cette situation révèle une certaine
ambiguïté largement exploitée par la diplomatie chinoise, tant
dans ses propositions que dans ses accusations. Ainsi Pékin
oriente sa stratégie sur le seul retour du Dalaï Lama et dénigre
le « soi-disant gouvernement tibétain en
exil », considéré au mieux comme « la
clique séparatiste du Dalaï Lama ». En cela, la position
tibétaine lui donne aussi raison. Notamment lorsque la Chine
affirme que le Dalaï Lama n’a pas renoncé définitivement à l’indépendance,
en invitant à « observer ce qu’il fait réellement ». Car celui-ci maintient
le gouvernement en exil et le modernise selon certains standards
internationaux (*). De fait, son action reste dans l’expectative
d’un Tibet indépendant, en maintenant à travers le gouvernement
tibétain en exil la continuité du principe de souveraineté.
De
plus, sa stratégie politique fondée sur le Plan de paix en 5
points et la Proposition de Strasbourg reste pour le moins équivoque.
Tout en affirmant renoncer à l’indépendance au profit de l’autonomie,
ses propositions retranscrivent les principales caractéristiques
d’un Etat souverain dans le domaine des affaires intérieures
(*).
Cela sans qu’aucune référence ne soit faite au cadre constitutionnel
chinois ni aux possibilités de compatibilité avec celui-ci. Quant
aux domaines de la défense et des affaires étrangères, le Dalaï
Lama déclare vouloir déléguer ces deux prérogatives au pouvoir
central de Pékin et affirme dans un même temps que le Tibet
devra être une « zone de paix, neutre et démilitarisée ».
Ce qui, loin d’être une démission complète de ces deux domaines,
va jusqu’à représenter une forme d’ingérence dans la stratégie
diplomatique et militaire globale de la Chine, perçue dès lors
comme un simple sous-traitant ou exécutant. Ce qui justifie
la Chine lorsqu’elle affirme ne vouloir accepter aucune « indépendance,
semi-indépendance ou indépendance sous une forme déguisée ».
… et paradoxes
La
confusion du temporel et du spirituel, à travers l’institution
du Dalaï Lama, a d’autres conséquences sur le plan politique.
La « voie du milieu » est avant tout une attitude
morale et éthique. Elle vise à résoudre un problème par le dialogue
en recherchant l’intérêt des deux parties. Cette option, une
fois érigée en principe, exclut dès lors toutes les autres.
Au lieu d’être un moyen, elle devient une fin en soi, au détriment
d’une réflexion préalable sur les objectifs et les stratégies
à mettre en place pour les atteindre. Ainsi, au prétexte que,
selon la Chine, « hormis
l’indépendance, tout peut être discuté », la diplomatie
tibétaine se retrouve à décliner indifféremment toutes les variations
possibles du concept d’autonomie, y compris sous des formes
hybrides. Car il ne lui est pas possible non plus de renoncer
au principe historique de l’indépendance – distinct de l’idée
d’un objectif qui serait à abandonner ou à négocier – sans avoir
à renoncer à sa propre légitimité en tant que gouvernement en
exil, et par conséquent à ses revendications. En montrant ostensiblement
des « signes » d’ouverture, Pékin ne fait en réalité
qu’abonder dans le sens de la logique tibétaine de dialogue,
et se contente d’en exploiter les contradictions, soit pour
la mettre en échec, soit pour en obtenir les ultimes concessions.
L’opportunité
d’une refonte stratégique
Face
à cette impasse, deux solutions s’offrent aujourd’hui au Dalaï
Lama. Dissoudre le gouvernement tibétain afin d’être en accord
avec ses propres objectifs - l’abandon de l’indépendance au
profit de l’autonomie – et afin de répondre aux conditions de
Pékin pour ouvrir des « discussions ». Ou redéfinir
sa stratégie de manière cohérente, c’est-à-dire en réhabilitant
l’objectif de l’indépendance qui pourrait toujours être négociable,
mais sans être abandonné comme une condition à d’hypothétiques
négociations, tant que celles-ci n’ont pas été préalablement
convenues et acceptées. Ce qui supposerait aussi que le gouvernement
tibétain en exil soit reconnu ou qu’il cherche à le devenir.
Une base institutionnelle existe pour cela et qui par ailleurs
n’a pas été étrangère au repositionnement tactique de Pékin
depuis ces quatre dernières années. En juillet 2000, une résolution
du Parlement européen formulait la perspective de la reconnaissance
du gouvernement tibétain en exil, en l’absence d’un accord négocié
entre les deux parties dans un délai de trois ans. Différée
en raison des « signes
positifs » chinois, la mise en œuvre de cette résolution
reste cependant conditionnée par l’ouverture encore attendue
de négociations. Celles-ci étant improbables ou bien réfutées
par les faits, il reviendrait à la partie tibétaine ou européenne
de l’attester et d’en tirer les conséquences.
En
août 2003, le Dalaï Lama déclarait que si dans « deux
ou trois ans » sa stratégie ne donnait aucun résultat,
il ne pourrait en expliquer le bien-fondé aux Tibétains qui
s’impatientent et qui veulent l’indépendance. L’année suivante,
le Parlement tibétain en exil votait une résolution qui prévoyait
« la révision de
la ligne officielle du gouvernement en l’absence de réponse
positive de la Chine d’ici mars 2005 ». Si cette résolution
a été annulée à la veille de la visite de la troisième délégation,
la diplomatie chinoise des « signes positifs » n’a
pourtant donné lieu à aucun résultat, sinon de faire renoncer
toute velléité tibétaine d’en remettre en cause le principe.
Face à ce constat, il arrive désormais l’instant, différé jusqu’alors
au nom d’un espoir maintenu avec acharnement, où chacun doit
faire le bilan de son action et de ses engagements. A commencer
par la partie tibétaine, mais aussi ceux qui lui avaient promis
un soutien institutionnel.
M.V.
(focus)
Le
projet de Constitution pour un Tibet libre, tel qu’il est formulé
en 1961 et amendé en 1991, a servi de base à la Proposition
de Strasbourg en 1988. Ce projet définit les grandes lignes
de la Constitution du Tibet, une fois celui-ci devenu « libre ». Il prévoit de mettre
en place un gouvernement intérimaire, le temps de convoquer
une constituante, qui permettra au peuple tibétain de s’exprimer
lui-même sur propre son avenir. A la suite de quoi, l’administration
en exil sera dissoute. Le Dalaï Lama prévoit de ne jouer aucun
rôle politique à l’avenir, à la faveur d’un Président démocratiquement
élu. Il se réserve toutefois le droit de proposer, parmi les
postulants à cette fonction, un candidat de son choix. Ce projet,
tel qu’il a été établi, ne peut fonctionner que dans le cadre
d’un Tibet souverain. Car, bien que les domaines de la défense
et des affaires étrangères n’y soient pas mentionnés, la référence
à la Chine ne l’est pas davantage. Celle-ci est un « pays voisin », au même titre
que l’Inde. Ce projet, dans sa formulation actuelle, n’est par
ailleurs pas compatible avec la Constitution chinoise. Et ne
semble pas pouvoir compter, côté chinois, sur d’éventuels aménagements
constitutionnels, ni même sur la volonté politique de Pékin
pour y réfléchir. Pour l’heure, le système politique en exil
est fondé sur le principe d’une monarchie constitutionnelle,
avec certainement de nouvelles avancées démocratiques en perspective.
Celles-ci, pour se concrétiser pleinement, devront toutefois
relever un double défi : que le retour dans un Tibet « libre »
soit possible ; et que l’esprit « démocratique »
de Pékin soit suffisant pour accepter, de son point de vue,
autant d’innovations en termes d’autodétermination.
M.V.
(INTERVIEW)
Où en sont vos relations avec la Chine sur la
question de l’avenir du Tibet et dans la perspective d’éventuelles
négociations ? Sur quoi porteraient ces dernières et à quel
moment estimeriez-vous que la Chine est prête à négocier ?
S.R :
Nous pensons que l’accueil par les autorités chinoises des trois
visites des envoyés de Sa Sainteté le Dalaï Lama en Chine et
dans des zones tibétaines est une indication positive comme
quoi la Chine est sérieuse dans sa volonté de régler la question
du Tibet de manière pacifique et à travers un processus de négociations.
Notre principale préoccupation est que les six millions de Tibétains
soient garantis de suffisamment de liberté pour préserver et
promouvoir l’identité culturelle distincte du Tibet. Pour cela,
nous réclamons une véritable autonomie régionale nationale dans
le cadre de la République populaire de Chine.
En octobre 2002, vous demandiez aux défenseurs du
Tibet de ne plus perturber les visites d’officiels chinois à
l’étranger jusqu’en juin 2003, en vue d’établir les bases d’un
dialogue constructif avec la Chine. Avez-vous eu des résultats
dans ce domaine et de quelle nature ? Pourquoi avoir fixé
cette date plutôt qu’une autre ?
S.R :
Oui, nous avons effectivement demandé aux groupes de soutien
et aux ONG tibétaines de ne pas se montrer provocants durant
les manifestations. Je pense que notre demande a produit des
résultats en termes de création d’une atmosphère propice à des
négociations, car nos contacts avec la direction chinoise se
renforcent et les envoyés de Sa Sainteté ont pu effectuer leur
deuxième et leur troisième visites en raison d’un environnement
favorable. Après quoi, nous avons de nouveau encouragé les groupes
de soutien à ne pas être agressifs et provocants contre la Chine
jusqu’à ce que le processus de dialogue et de négociation parvienne
à une conclusion logique.
Vous avez qualifié de « positifs » certains
signes manifestés par la Chine. Comment comprenez –vous les
déclarations de Pékin qui semblent vous contredire à ce sujet ?
S.R :
Sans tenir compte de la rhétorique provenant de la Chine, notre
conviction est que la direction chinoise est sérieuse en voulant
régler la question du Tibet de manière pacifique. Vous ne pouvez
pas vous attendre à un changement visible dans les déclarations
publiques de la RPC avant que des négociations substantielles
ne parviennent à leur terme.
En juillet 2000, une résolution du Parlement européen
prévoyait de demander aux Etats membres de reconnaître votre
gouvernement comme représentant légitime du peuple tibétain,
en l’absence de négociation dans un délai de trois ans. S’agit-il
d’une coïncidence ? Cette résolution vous a-t-elle aidé
ou gêné dans vos efforts diplomatiques ? Pourquoi n’a-t-elle
pas été suivie d’effet ?
S.R :
Tout intérêt exprimé par la communauté internationale ou toute
résolution passée sur la question du Tibet par tout parlement
à travers le monde est utile pour la cause du Tibet. Cela envoie
un message à la Chine comme quoi la communauté internationale
se préoccupe des conditions actuelles au Tibet et cela aidera
à encourager les dirigeants chinois à résoudre cette question
de manière pacifique. Et de manière identique, la résolution
du Parlement européen a été utile. Concernant la non-application
de cette résolution, je ne peux pas répondre au nom du Parlement
européen. Il faudrait poser la question à celui-ci. Le fait
est que nous sommes toujours dans le processus de dialogue.
Les négociations ne sont pas encore réalisées.
Quel statut envisagez-vous en vue d’éventuelles négociations
si votre gouvernement n’est pas reconnu ? Pourquoi maintenez-vous
celui-ci si vous renoncez à l’objectif de l’indépendance ?
S.M :
La question du Tibet reste encore à résoudre. C’est pourquoi
nous continuons de maintenir l’Administration Centrale Tibétaine
pour veiller au bien-être des Tibétains exilés en Inde et à
travers le monde. Une fois que la question du Tibet sera résolue
à la satisfaction du peuple tibétain et que Sa Sainteté le Dalaï
Lama retournera librement au Tibet, l’Administration Centrale
Tibétaine sera dissoute et la gouvernance du Tibet sera remise
entre les mains du peuple tibétain au Tibet.
En
cas d’échec de votre ligne diplomatique actuelle, envisagez-vous
une alternative ?
S.M :
Nous poursuivons le processus de négociations avec la direction
chinoise à travers l’approche de la
Voie médiane, en ayant la pleine confiance que cela permettra
au final d’atteindre nos objectifs. Par conséquent, la question
de considérer une alternative ne se pose pas à cet instant.
(INTERVIEW)
Entretien avec LHASANG TSERING:
Ecrivain et essayiste politique tibétain, directeur fondateur
de l’Institut Amnye Machen (1998), Président du Congrès de la
Jeunesse tibétaine (1986-1990)
L.T :
La première chose que nous devons comprendre au sujet de la
soi-disant « diplomatie du dialogue » entre Pékin
et Dharamsala, c’est que nous avons uniquement affaire à des
« discussions à propos de discussions » en guise de
« pourparlers », mais en aucun cas à un dialogue significatif.
Cela parce que la Chine n’a essentiellement aucun besoin de
discuter avec les Tibétains. Dans ce cas, il faudrait se demander
pourquoi alors les Chinois invitent-ils et reçoivent-ils les
« envoyés du Dalaï Lama » ? La vérité toute simple
est que cela constitue une part importante de la stratégie chinoise
pour gagner du temps.
De
même pour les discussions à propos de la « reprise du dialogue
» suite à la visite à Pékin des envoyés spéciaux du Dalaï Lama
en 2002. Il s’agissait selon moi d’un stratagème habile des
Chinois pour déjouer la résolution très importante du Parlement
européen sur le Tibet, qui déclarait que les Etats membres de
l’UE devraient sérieusement considérer la reconnaissance du
gouvernement tibétain en exil si, dans un délai de trois ans,
la Chine n’entrait pas dans des négociations substantielles
avec le Dalaï Lama pour parvenir à un nouveau statut pour le
Tibet.
Depuis
le tout début, mon sentiment a été que la visite des délégations
tibétaines en Chine et au Tibet était une erreur. La dure réalité
à laquelle est confronté le peuple tibétain aujourd’hui est
que la politique chinoise de transfert de population a atteint
un seuil critique. Le fait est que le temps presse pour le Tibet,
la Chine cherche à gagner temps et la visite de délégations
en Chine ainsi que les discussions à propos de « signes
positifs » jouent en faveur des Chinois.
Quelle stratégie préconisez-vous pour favoriser l’ouverture
de négociations ? Celles-ci sont-elles nécessaires et selon
quels objectifs ?
L.T :
Il m’est impossible de comprendre l’idée d’une « stratégie
pour parvenir à des négociations ». Telles que je
les considère, les négociations sont un moyen pour parvenir
à une fin et non pas une fin en soi. Cela pour dire que les
négociations peuvent seulement faire partie d’une stratégie
plus large, et le simple fait de tenir des négociations, sans
un but clair et précis, n’est au mieux qu’une perte de temps.
Je
pense aussi que des négociations substantielles peuvent avoir
lieu uniquement s’il y a un besoin partagé par les deux parties
pour parvenir à une solution négociée. Au regard de l’occupation
du Tibet par la Chine, je ne vois aucune raison pour celle-ci
d’abandonner ne serait-ce qu’une infime partie de son contrôle
absolu sur le Tibet, ni d’ouvrir des négociations avec des réfugiés
tibétains. Encore une fois, ce qui se passe maintenant ce ne
sont pas des négociations, ce ne sont que des discussions à
propos de discussions. Et cela se produit simplement parce que
la Chine fait d’une pierre, non pas deux, mais trois coups.
D’abord,
la Chine a efficacement neutralisé la lutte tibétaine en laissant
les dirigeants tibétains espérer et attendre, ce qui en retour
a plongé les Tibétains dans la confusion.
Ensuite,
en « discutant sur des discussions » et en invitant
régulièrement les « envoyés spéciaux de Sa Sainteté le
Dalaï Lama » à Pékin, la Chine a aussi efficacement mis
en échec la possibilité d’une implication internationale dans
la question tibétaine.
Enfin,
le résultat de laisser espérer et attendre la direction tibétaine,
et par conséquent d’écarter toute implication internationale
dans la question tibétaine, est que la Chine obtient le temps
nécessaire pour transférer toujours plus de colons chinois au
Tibet. Le chemin de fer atteindra Lhassa en 2007, plus tôt encore
estiment certains. Bientôt, il y aura tant de Chinois au Tibet
qu’il sera dénué de sens de parler d’un Tibet pour des Tibétains.
Je
pense qu’il n’est pas possible de développer une stratégie unifiée
pour dépasser un problème sans avoir d’abord une acceptation
et une compréhension claire de la nature du problème. Ainsi,
avant de pouvoir mettre en place une stratégie significative,
c’est un préalable que le peuple tibétain, et par-dessus tout
les dirigeants tibétains, comprennent et acceptent d’abord le
fait que la Chine n’abandonnera jamais volontairement et de
son plein gré son contrôle sur le Tibet. C’est pourquoi il nous
faut établir et appliquer un plan d’action qui déstabilise suffisamment
la Chine, sinon pour qu’elle quitte le Tibet sans délai, du
moins pour la forcer à venir à la table des négociations.
Le gouvernement tibétain en exil a-t-il la volonté
ou les moyens de réviser sa ligne politique ? Cela est-il
souhaitable ?
L.T :
Je ne suis pas en position de dire si oui ou non le gouvernement
tibétain en exil a la volonté de revoir sa politique actuelle.
Mais il a certainement les moyens de le faire dès l’instant
où il bénéficie de la confiance d’une majorité écrasante de
Tibétains. Et je ne vois aucun autre facteur capable de l’empêcher
de prendre ses propres décisions. De plus, il ne s’agit pas
à mes yeux d’une question de volonté. Car le gouvernement tibétain
a le devoir de répondre au droit et au désir du peuple tibétain
à la liberté et à l’indépendance.
Peut-être
devrais-je ajouter ici que le désir du peuple tibétain à l’intérieur
du Tibet devrait être on ne peut plus clair pour le gouvernement
tibétain en exil, au regard du fait que toutes les protestations
et toutes les manifestations au Tibet, dans lesquelles de très
nombreux Tibétains ont été tués et plus encore ont été emprisonnés,
ont toutes été pour la liberté et non pas pour l’autonomie.
Quoi
qu’il en soit, dans l’état actuel des choses, je ne vois aucun
signe comme quoi le gouvernement tibétain en exil est en train
de considérer une quelconque déviation de la politique de la
voie médiane. Et bientôt il sera trop tard.
(interview
M.V.)
(INTERVIEW)
Entretien avec THOMAS MANN: Président
de l’intergroupe Tibet au Parlement européen, député européen
allemand
T.M :
Par cette résolution, la stratégie du Parlement européen, en
tant que « voix des Droits de l’Homme au sein de l’UE »,
est de faire pression sur la Commission, le Conseil et les Etats
membres, afin de faire de la reconnaissance du gouvernement
tibétain en exil une demande centrale dans le cadre du dialogue
permanent entre l’UE et la Chine.
Ne pensez-vous pas que le principe de cette demande
de reconnaissance était et reste contradictoire avec la ligne
officielle du gouvernement tibétain en exil telle qu’elle est
encore définie aujourd’hui ?
T.M :
La reconnaissance du gouvernement tibétain en exil serait un
signe de soutien important en faveur de la politique pacifique
du Dalaï Lama. Par conséquent, je ne vois pas de contradiction
avec la ligne officielle.
Toutefois, une telle reconnaissance ne pourrait-elle
pas être une opportunité pour le gouvernement tibétain de redéfinir
sa stratégie et de clarifier ses positions ?
T.M :
Le gouvernement tibétain en exil a toujours été un important
soutien et défenseur de la politique pacifique du Dalaï Lama,
laquelle se maintient avec clarté, fermeté et fiabilité. En
tant qu’acteur reconnu sur la scène internationale, le gouvernement
serait ainsi capable de faire connaître plus efficacement ces
idéaux en matière de politique étrangère.
Pourquoi cette résolution, au regard des conditions
et des objectifs formulés, n’a-t-elle pas été appliquée ?
T.M :
La résolution se base sur une large majorité au Parlement européen.
Nous avons constamment accentué la pression sur la Commission,
le Conseil et les Etats membres. Cela s’est traduit par l’invitation
de la Chine à discuter avec les Tibétains. La probabilité d’un
renouvellement de la résolution du Parlement européen est toutefois
élevée. L’objectif véritable est de convaincre les nouveaux
membres du Parlement – un tiers de l’assemblée plénière – ainsi
que la nouvelle Commission, de la pertinence de reconnaître
le gouvernement tibétain en exil.
Les visites des émissaires du Dalaï Lama en Chine
ont été qualifiées de « signes positifs » manifestés
par Pékin vers des « négociations substantielles ».
Ces visites n’ont pourtant donné lieu à aucun résultat en la
matière, si ce n’est le constat de divergences de vue récurrentes
sur des questions essentielles, à commencer par la nature et
la portée de ces visites. En cautionnant vous aussi ces « signes
positifs », ne contribuez-vous pas à une stratégie de communication
chinoise qui irait à l’encontre des intérêts tibétains ?
T.M :
Chacune des visites a été un signe important, mais rien de plus
qu’une première étape qui doit être suivie par une autre. Le
PE a incité la Commission à œuvrer dans le sens de négociations
plus substantielles. Le PE et les autres sympathisants du Tibet
accentueront leurs protestations si les mises en scène de « relations
publiques » continuent. Ces mises en scène doivent être
démasquées ! Ainsi, un progrès significatif est aussi dans
l’intérêt du gouvernement chinois.
(interview
M.V.)
(ANALYSE)
Le
« Programme de développement de l’Ouest » en Chine
a été lancé en 2001 et prévoit de réaliser pleinement ses objectifs
d’ici 2020. Selon le rapport sur le Projet de plan pour 2004,
ce programme vise à valoriser les « économies aux particularités régionales » et les « ressources locales intéressantes »,
en vue de renforcer « la sécurité de l’Etat » et « l’économie nationale ». La notion d’un « Ouest chinois »
correspond ici moins à une réalité géographique qu’à des impératifs
stratégiques, déclinés à la fois sur les plans intérieur et
extérieur.
Enjeux
intérieurs et régionaux
Le
développement de l’Ouest vise tout d’abord à compenser le déséquilibre
entre les zones côtières, privilégiées depuis l’ouverture de
1978, et le reste de la Chine laissé pour compte : le centre
et les zones périphériques. Ceci afin de ne pas entraver la
montée en puissance du pays et d’éviter tout risque d’effondrement
intérieur. En outre, l’Ouest périphérique est riche en ressources
énergétiques : son développement est ainsi devenu stratégique
et « vital » pour assurer la croissance globale de
la Chine, en misant sur une plus grande autonomie énergétique.
Pékin prévoit de subvenir ainsi à terme à 50 % des besoins de
l’Est en énergies et à 60% de ses besoins en matières premières.
Le développement de l’Ouest doit aussi permettre d’assimiler
et d’intégrer définitivement certaines régions périphériques,
où les sources de contestation sont fortes, principalement pour
des raisons identitaires ou politiques liées à la question de
l’autodétermination (Tibet et Xinjiang). Il s’agit enfin pour
la Chine d’assurer et de renforcer la sécurité de ses frontières
occidentales, afin d’asseoir sur le long terme sa politique
asiatique vers l’Ouest et le Sud.
L’Ouest
chinois comprend 5 Régions autonomes et 6 provinces chinoises
- soit 70% de la superficie de la Chine populaire - traditionnellement
habitées dans leur ensemble par des « minorités ethniques »
ou par des « minorités nationales ». Le Tibet, dans
sa délimitation historique et géographique, y occupe une place
prépondérante : 2.500.000 Km2, soit 40 % du « Grand
Ouest » et un quart de la RPC.
L’essentiel
de ce développement consiste en des travaux d’infrastructures
bénéficiant d’investissements de l’Etat, de l’étranger et des
autres provinces ponctionnées dans cet « effort
national ». Ses principaux axes sont le transfert
des énergies de l’Ouest vers l’Est (électricité, gaz, pétrole
et autres minerais) ; le développement des réseaux de communication
(chemin de fer, routes, aéroports) ; et différents projets hydrauliques
dont celui de dérivation des eaux du Sud vers le Nord.
En
matière énergétique, le Tibet abrite deux principaux sites gaziers
et pétroliers : le bassin du Tsaidam (6 champs de
gaz et 1 de pétrole) et celui du Chang Thang (où de nouveaux
gisements ont été découverts sur une étendue de 100 Km). Deux
projets de pipeline concernent le Tibet en direction de l’Est.
Tout d’abord le gazoduc de Seibei-Lanzhou (950 Km), qui prévoit
de raccorder le bassin du Tsaidam au réseau oriental chinois.
Ce pipeline, qui doit être achevé en 2007, sera connecté avec
un second projet de gazoduc, lui aussi en cours de réalisation,
prévoyant de raccorder le bassin du Tarim, dans le Xinjiang,
à Lanzhou. Ce second pipeline ne fait toutefois que traverser
le Tibet à sa frontière nord et ne le concerne pas directement.
Il s’agit de la section occidentale du grand projet Ouest-Est
(4200 Km), dont le gazoduc Seibei-Lanzhou constitue une ramification,
et qui permettra aussi à terme d’acheminer gaz et pétrole depuis
l’Asie centrale en direction de Shanghai.
En
matière hydraulique, de nombreux barrages quadrillent le système
fluvial tibétain et seront encore renforcés par Pékin. Le Tibet
abrite aussi l’un des trois principaux projets chinois de dérivation
des fleuves : le raccordement ouest du Yangtse et du Fleuve
jaune. Le Tibet constitue le principal château d’eau de l’Asie :
10 fleuves majeurs y prennent naissance (dont le Fleuve Jaune,
le Yangtze, le Mékong, l’Indus et le Brahmapoutre) et traversent
11 pays. Il représente ainsi la clé de voûte du principal système
hydrographique asiatique, allant du Pakistan au Nord-Est de
la Chine, en incluant la majeure partie du subcontinent indien
et de la péninsule indochinoise. Ce qui, pour Pékin, représente
un enjeu géopolitique majeur. Et, pour ses voisins, une source
de tensions grandissante.
Selon
le Xème Plan quinquennal (2001-2005), le développement du chemin
de fer au Tibet a pour vocation de « consolider
la défense nationale et l’unité des nationalités ».
L’achèvement de la ligne Qinghai-Tibet (Golmud-Lhassa) en juillet
2006 (ouverture en 2007) aura ainsi pour conséquence l’afflux
massif de nouveaux migrants ou colons chinois et une militarisation
accrue de la région.
Le
phénomène colonial de peuplement, qui a commencé dans les années
1950 avec l’arrivée croissante de garnisons militaires, s’est
ensuite accéléré durant les années 1980 dans une logique d’exploitation.
Aujourd’hui, 5 à 8 millions de Chinois sont présents au Tibet,
pour seulement 5 à 6 millions de Tibétains, désormais minoritaires
ou en passe de le devenir. Le développement de l’Ouest aura
ainsi pour effet de démultiplier ce phénomène, avec des moyens
accrus.
S’agissant
du déploiement militaire au Tibet, celui-ci est déjà conséquent,
notamment dans le domaine nucléaire. Huit bases de missiles
(entrepôt et lancement) sont dispersées sur les hauts plateaux.
Leur arsenal est estimé à 8 missiles balistiques intercontinentaux,
80 missiles de moyenne portée et 20 missiles de portée intermédiaire
- soit près d’un quart de l’arsenal nucléaire global chinois.
En plus de la ligne Qinghai-Tibet (via Golmud), trois autres
projets ferroviaires à destination de Lhassa sont prévus d’être
réalisés d’ici 2038, selon les itinéraires Lanzhou-Nagchu, Dali-Nyingtri
et Chengdu-Nagchu. Ce qui achèvera la mise en réseau de chacune
des bases de missiles ainsi que l’intégration définitive du
Tibet dans la stratégie de défense globale chinoise.
Contexte
et conséquences géopolitiques
Le
développement du Tibet, tel que le conçoit Pékin, représente
pour ses voisins immédiats ou proches un sujet de préoccupation
croissant. L’invasion du Tibet en 1950 a signifié pour l’Inde,
comme pour d’autres, la disparition d’une zone tampon ainsi
que de la barrière naturelle de l’Himalaya, dès lors que les
hauts plateaux ont conféré à la Chine une position dominante
et stratégique. La décision de New Delhi de se doter de l’arme
nucléaire, en 1998, a ainsi davantage été motivée par un rééquilibrage
du rapport de force avec la Chine, plutôt qu’avec le Pakistan.
Le Tibet se situe depuis lors à l’épicentre d’un triangle nucléaire
Chine-Inde-Pakistan.
Entre
temps, depuis leur intervention en Afghanistan en 2001, les
Etats-Unis ont commencé à contenir la Chine en Asie centrale.
Ceci principalement pour des raisons de concurrence énergétique,
mais aussi dans une logique d’encerclement de la Chine, vis-à-vis
de laquelle Washington n’a pas encore déterminé sa politique
sur le long terme. Des troupes militaires américaines sont désormais
présentes dans quatre pays qui lui sont frontaliers : le Pakistan,
l’Afghanistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan.
La
« lutte contre le terrorisme international » a aussi
permis à Washington de tirer durablement parti d’une collaboration
avec le Pakistan, allié traditionnel de Pékin vis-à-vis de l’Inde.
Depuis 2002, l’implication diplomatique américaine dans le différend
cachemiri entre New-Delhi et Islamabad, tend à vouloir neutraliser
les tensions entre les deux pays, instrumentalisées jusqu’alors
par Pékin. Plus à l’Est, la question du Népal et de ses troubles
intérieurs joue aussi un rôle important. New-Delhi y voit la
volonté de Pékin de déstabiliser le royaume himalayen pour s’assurer
une voie d’accès stratégique vers le Sud. Ici encore, Washington
s’efforce de contrebalancer l’influence chinoise, en apportant
son soutien financier à Kathmandou dans la gestion de sa « crise
intérieure ».
Enfin,
la proximité de l’Asie centrale se rappelle de nouveau par l’intermédiaire
du Xinjiang (ex-Turkestan oriental). A travers le « Groupe
de Shanghai », Pékin coopère avec les Républiques centrasiatiques
et la Russie afin de lutter contre « le
terrorisme, le fondamentalisme religieux et le séparatisme ».
Ce qui lui permet d’isoler les mouvements contestataires ouïghours
au Xinjiang, et par là même de prévenir tout effet domino sur
le Tibet, tout en s’assurant une voie d’accès sécurisée sur
le reste de l’Asie centrale. Les troubles populaires suivis
du renversement du pouvoir au Kirghizistan, en mars dernier,
ont ainsi été observés avec circonspection par Pékin, percevant
là l’influence politique des Etats-Unis dans la région, en plus
de leur présence militaire.
Face
à ce contexte géopolitique difficile et encore en devenir, la
proposition du Dalaï Lama de faire du Tibet une « zone
de paix, neutre et démilitarisée » n’est pas en soi dénuée
de sens et représenterait le cas échéant une solution idéale.
Toutefois, Pékin ne le considère pas de cette manière et n’est
pas non plus encouragé dans ce sens par la progression américaine
dans la région. Cette option représenterait pourtant le gage
de la « montée pacifique »
de la Chine – selon les termes de celle-ci - et exclurait toute
confusion rhétorique possible, pour nombre de ses voisins, avec
ce que fût autrefois la « libération pacifique » du
Tibet. Cela supposerait plus fondamentalement que ce dernier
soit en mesure d’assumer sa vocation d’« Etat tampon ».
Et donc de jouir pleinement de sa souveraineté dans le domaine
des affaires extérieures et de la défense.
M.V.
(ANNEXES)
(annexe
1)
« Le
Parlement européen,
.
rappelant que le Tibet a été envahi et occupé en 1949 et en
1950 par les forces armées chinoises,
. rappelant que si l'"Accord en 17 points", signé à Pékin
sous la contrainte par les autorités tibétaines, sanctionnait
l'annexion du Tibet à la République populaire de Chine, il garantissait
également la pleine autonomie du Tibet et, en particulier, la
pérennité de son système politique et le plein respect de la
liberté religieuse,
. rappelant la révolte de Lhassa contre l'occupation du régime de
Pékin, du 10 mars 1959, qui a provoqué la mort et l'emprisonnement
de milliers de Tibétains ainsi que l'exil du Dalaï Lama et de
dizaines de milliers d'autres Tibétains,
. rappelant l'institution en 1965 de la Région Autonome du Tibet
(TAR) par les autorités de Pékin et considérant qu'aucune autonomie
réelle n'existe dans cette région depuis l'occupation du territoire
par la Chine,
. rappelant les tentatives réitérées de relancer le dialogue avec
les autorités de Pékin, faites par le Dalaï Lama, par le biais
notamment du "Plan en 5 points", présenté devant le
Congrès américain en 1987, et de la "proposition de Strasbourg",
présentée devant le Parlement européen en 1988,
. préoccupé de constater que la Chine ne s'est aucunement montrée
disposée à participer à un dialogue en vue de négocier l'avenir
du Tibet,
. demande au Conseil, à la Commission et aux États membres de tout
mettre en œuvre afin que le gouvernement de la République populaire
de Chine et le Dalaï Lama négocient un nouveau statut du Tibet
qui garantisse une pleine autonomie des Tibétains dans tous
les secteurs de la vie politique, économique, sociale et culturelle,
avec les seules exceptions de la politique de défense et de
la politique étrangère;
. invite les gouvernements des États membres à examiner sérieusement
la possibilité de reconnaître le gouvernement tibétain en exil
comme légitime représentant du peuple tibétain si, dans un délai
de trois ans (*),
les autorités de Pékin et le gouvernement tibétain en exil ne
sont pas parvenus à un accord sur un nouveau statut pour le
Tibet par le biais de négociations organisées sous l'égide du
Secrétaire général des Nations unies. »
(*)
Le 8 juillet 2003, l’intergroupe Tibet du Parlement européen
indiquait que, au regard des « deux visites des délégations (septembre
2002 et mai 2003) et des
contacts positifs établis avec les officiels chinois, aucune
pression inutile ne devrait être employée », en précisant
que « l’option d’une nouvelle résolution du PE était maintenue ».
Sans suite à ce jour.
(annexe
2)
Conclusion
du Livre blanc sur « l’autonomie régionale ethnique au
Tibet », publié le 25 mai 2004 par le Bureau d’information
du Conseil des Affaires d’Etat (RPC).
« Après
la libération pacifique en 1951, le Tibet s’est débarrassé entièrement
du joug de l’impérialisme, et par suite de la réforme démocratique,
le régime de servage féodal caractérisé par l’union du temporel
et du spirituel a été aboli et la Région autonome du Tibet a
été fondée ; c’est ainsi que le système socialiste est
de plus en plus consolidé ; le peuple tibétain peut bénéficier
réellement des différents droits et les développer sans cesse.
Il est impossible de mettre en place un autre régime social.
L’autonomie
régionale ethnique est un système politique fondamental de la
Chine, qui constitue, avec l’Assemblée populaire nationale et
le système de coopération multipartite et de consultation politique
sous la direction du Parti communiste chinois, un cadre fondamental
du système politique de la Chine.
La
création de la Région autonome du Tibet et sa division géographique
sont déterminées par la Constitution et les règlements en matière
d’autonomie régionale ethnique, ainsi que par l’Histoire et
la réalité du Tibet. Tout acte visant à détruire ou à changer
l’autonomie régionale ethnique du Tibet est à l’opposé de la
Constitution et de la loi ; aussi le peuple chinois, y
compris le peuple tibétain, ne peut l’approuver.
Il
est à souligner que le gouvernement local du Tibet dirigé par
le Dalaï Lama, représentant le régime de servage féodal caractérisé
par l’union du temporel et du spirituel a été remplacé depuis
longtemps par le pouvoir démocratique fondé par le peuple tibétain
selon sa volonté. C’est seul le peuple chinois, y compris le
peuple tibétain, non le Dalaï Lama et sa clique, qui peut décider
l’avenir et le destin du Tibet. C’est là une réalité politique
objective du Tibet que personne ne peut nier ni ébranler.
La
politique appliquée par le gouvernement central à l’égard du
Dalaï Lama est claire et inchangée. Souhaitons que le Dalaï
Lama puisse admettre la réalité, prendre conscience de la situation,
abandonner définitivement son idée de « l’indépendance
du Tibet », et s’efforcer de faire quelque chose d’utile
pour la patrie et le développement du Tibet pendant le temps
qui lui reste à vivre. »
"Tout acte visant à détruire ou à changer
l’autonomie régionale ethnique du Tibet est à l’opposé de la
Constitution et de la loi ; aussi le peuple chinois, y
compris le peuple tibétain, ne peut l’approuver."
(annexe
3)
Extrait
du rapport intitulé Tibet negociations, publié chaque année
par le Département d’Etat américain, en regard du décret de
2002 sur la politique à l’égard du Tibet.
« Encourager
un dialogue substantiel entre Pékin et le Dalaï Lama est un
objectif important de cette administration. Les Etats-Unis encouragent
la Chine et le Dalaï Lama à avoir des discussions directes et
substantielles afin de résoudre leurs différends dans un délai
proche, sans conditions préliminaires. L’administration estime
que le dialogue entre la Chine et le Dalaï Lama ou ses représentants
diminuera les tensions dans les zones tibétaines et contribuera
à la stabilité globale de la Chine.
Les
Etats-Unis reconnaissent la Région autonome du Tibet ainsi que
les préfectures et comtés autonomes tibétains dans d’autres
provinces comme des parties de la République populaire de Chine.
Cette politique de longue date est conforme aux vues de la communauté
internationale. En outre, le Dalaï Lama a formellement renoncé
à toute intention de revendiquer la souveraineté ou l’indépendance
du Tibet et a déclaré qu’il demandait uniquement à la Chine
de préserver la culture, la spiritualité et l’environnement
tibétains.
Parce
que nous ne reconnaissons pas le Tibet comme un Etat indépendant,
les Etats-Unis n’entretiennent pas de relations diplomatiques
avec le « gouvernement tibétain en exil » à Dharamsala.
Cependant, nous maintenons le contact avec les représentants
de divers groupes politiques ou autres, à l’intérieur et à l’extérieur
de la Chine, y compris avec des Tibétains aux Etats-Unis, en
Chine et à travers le monde. Nous recevons aussi le Dalaï Lama
en qualité d’important chef religieux et lauréat du prix Nobel
de la paix. Le fait que le Président, le Secrétaire d’Etat et
d’autres officiels de l’administration ont rencontré à plusieurs
occasions le Dalaï Lama est une démonstration du respect de
notre pays envers celui-ci.
Nous
avons constamment encouragé la Chine à respecter l’héritage
unique, religieux, linguistique et culturel de sa population
tibétaine et à respecter pleinement ses droits humains et ses
libertés politiques. »
"Parce que nous ne reconnaissons pas
le Tibet comme un Etat indépendant, les Etats-Unis n’entretiennent
pas de relations diplomatiques avec le « gouvernement tibétain
en exil »."
© copyright Mathieu Vernerey - Diplomatie-Areion
Autre
écrit du même auteur :
Des
négociations en trompe-l’œil : Paradoxale «voie du milieu» au
Tibet (© le Monde Diplomatique,
juillet 2005 - page 22)