«Communauté Globale et Nécessité
de la Responsabilité Universelle»
Par
Tenzin Gyatso - XIVe Dalaï Lama - 1992
« Homme
de paix et de sérénité, le Dalaï Lama du Tibet éveille
le respect partout dans le monde. Guide spirituel et temporel de son peuple,
il a inlassablement prôné la non-violence jusque devant l’agression caractérisée.
Sa conviction inébranlable lui a valu le Prix Nobel de la Paix en 1989. Au fil
des années, sa silhouette et son sourire sont devenus de plus en plus familiers
à un nombre croissant de personnes qu’il a su toucher par son langage simple
et profond, empreint d’une rare générosité. Dans ce texte dense et limpide,
il explique pourquoi la responsabilité universelle est aujourd’hui plus que
jamais nécessaire à la survie de la communauté humaine et à la sauvegarde de
notre planète. Une manière d’envisager l’avenir à la lumière d’une certaine
sagesse. »
Editions
Olizane
Sommaire :
Non-violence
et ordre international
Désarmer
pour la paix du monde
La communauté globale
Alors que le XXe siècle touche à sa fin, nous constatons que le monde a
rapetissé. Sa population est presque devenue une seule communauté. Des alliances
politiques et militaires ont créé des groupes multinationaux, l’industrie et
le commerce international ont engendré une économie globale. Les communications
planétaires ont éliminé les vieilles barrières de distance, de langue et de
race. Nous sommes aussi poussés à serrer les coudes par les graves problèmes
que nous affrontons : la surpopulation, l’épuisement des ressources naturelles
et la crise de l’environnement qui menace l’air, l’eau et les arbres, en même
temps qu’un grand nombre de belles formes de vie qui sont le fondement même
de l’existence de cette petite planète que nous partageons.
Je
crois que pour relever les défis de notre temps, les êtres humains auront à
développer un sens accru de responsabilité universelle. Chacun de nous doit
apprendre à travailler non pas uniquement pour lui ou pour elle, sa famille
ou son pays, mais au bénéfice de toute l’humanité. La responsabilité universelle
est la clef véritable de la survie humaine. C’est le meilleur fondement de la
paix mondiale, de l’utilisation équitable des ressources naturelles et, dans
le souci des générations à venir, du soin approprié à prendre de l’environnement.
Depuis un certain temps, j’ai réfléchi à la façon d’accroître notre sens de
responsabilité mutuelle, ainsi que de la motivation altruiste dont il dérive.
J’aimerais partager en quelques mots ces pensées avec vous.
Que
cela nous plaise ou non, nous sommes tous nés sur cette terre comme membres
d’une même grande famille. Riche ou pauvre, éduqué ou non, appartenant à une
nation, religion et idéologie ou l’autre, finalement chacun d’entre nous n’est
qu’un être humain pareil à un autre. Tous nous voulons le bonheur, et pas la
souffrance. Plus encore, chacun d’entre nous a les mêmes droits de poursuivre
ces buts.
Le
monde d’aujourd’hui requiert que nous acceptions l’unicité de l’humanité. Dans
le passé, des communautés isolées pouvaient se permettre de penser qu’elles
étaient chacune fondamentalement différentes et qu’elles pouvaient même exister
dans l’isolement total. Aujourd’hui cependant, des événements survenant dans
un coin du monde finissent par affecter toute la planète. Si bien qu’il nous
faut d’emblée traiter le moindre problème majeur local en termes globaux. Nous
ne pouvons plus évoquer les barrières nationales, raciales ou idéologiques qui
nous séparent sans répercussions destructrices. Dans ce contexte de nouvelle
interdépendance, prendre en compte les intérêts des autres est à l’évidence
la meilleure manière de servir nos propres intérêts.
J’y
vois une source d’espoir. La nécessité de coopérer ne peut que renforcer l’humanité,
car cela nous aide à reconnaître que le fondement le plus sûr du nouvel ordre
mondial n’est pas simplement constitué par des alliances politiques et économiques
élargies, mais réside bien davantage dans une authentique pratique individuelle
de l’amour et de la compassion. Pour un avenir meilleur, plus heureux, plus
stable et plus civilisé, chacun de nous doit développer un réel sentiment sincère
de fraternité et de sororité.
Au
Tibet, nous disons que nombre de maux peuvent être guéris par le remède unique
de l’amour et de la compassion. Ces qualités sont la source ultime du bonheur
humain, et nous en ressentons le besoin au plus profond de notre être. Malheureusement,
l’amour et la compassion ont été trop longtemps exclus de secteurs trop nombreux
des relations sociales. D’ordinaire confinée à la famille et au foyer, leur
pratique dans la vie publique est tenue pour impraticable, sinon naïve. C’est
tragique. Pour moi, la pratique de la compassion n’est pas du tout le symptôme
d’un idéalisme irréaliste, c’est la manière la plus efficace de veiller aux
meilleurs intérêts des autres et de soi-même. Plus nous dépendons des autres
– que ce soit en tant que nation, groupe ou individu, plus nous avons intérêt
à assurer leur bien-être.
Pratiquer
l’altruisme est la source véritable du compromis et de la coopération ;
admettre simplement notre besoin d’harmonie ne suffit pas. Un esprit axé sur
la compassion est comme un réservoir débordant, une source constante d’énergie,
de détermination et de bienveillance. C’est comme une semence ; cultivé,
cet esprit donne naissance à nombre d’autres bonnes qualités, telles l’indulgence,
la tolérance, la force intérieure et la confiance qui permet de surmonter la
peur et l’insécurité. L’esprit de compassion est comme un élixir capable de
métamorphoser des situations mauvaises en bénéfiques. Voilà pourquoi l’on ne
devrait pas limiter l’amour et la compassion à la famille et aux amis. La compassion
n’est pas non plus l’apanage exclusif du clergé, ou de l’assistance sociale
et médicale. C’est l’affaire de tout un chacun dans la communauté humaine.
Qu’un
conflit soit politique, religieux ou d’affaires, l’approche altruiste est souvent
le seul moyen de le résoudre. Parfois, les concepts mêmes que nous utilisons
pour une médiation dans une dispute sont eux-mêmes la cause du problème. Dans
ces conditions, quand une solution semble impossible, les deux parties devraient
se souvenir de la nature humaine fondamentale qui les unit. Cela permettra de
sortir de l’impasse et, à terme, chacun peut plus aisément atteindre à son but.
Même si ni l’un ni l’autre n’est pleinement satisfait, si chacun fait des concessions,
en dernier ressort, le danger de conflit ultérieur est évité. Nous savons tous
que cette manière de faire est le moyen le plus efficace de résoudre les problèmes,
alors pourquoi ne pas l’utiliser plus souvent ?
Quand
je réfléchis au manque de coopération dans la société humaine, je ne puis qu’en
conclure qu’il découle de l’ignorance de notre nature interdépendante. Souvent
je suis frappé par l’exemple d’insectes comme les abeilles. La loi de la nature
leur dicte d’œuvrer ensemble pour survivre. En conséquence, elles possèdent
un sens instinctif de la responsabilité sociale. Elles n’ont ni constitution,
ni lois, ni police, ni religion ou éducation morale, mais de par leur nature,
elles travaillent loyalement ensemble. Elles peuvent se battre à l’occasion,
mais en général, toute la colonie survit grâce à la coopération. Par ailleurs,
les êtres humains ont des constitutions, des systèmes étendus de lois et des
forces de police. Nous avons la religion, une intelligence remarquable et un
cœur d’une formidable capacité d’amour. Et en dépit de nos nombreuses qualités
extraordinaires, dans la pratique, nous sommes en dessous de ces petits insectes ;
d’une certaine façon, j’ai l’impression que nous sommes plus pauvres que les
abeilles.
Ainsi,
des millions de gens vivent ensemble dans les grandes villes de la planète,
et pourtant, malgré la proximité, il y en a tant qui sont seuls ! Certains
n’ont même pas un seul être humain avec qui partager leurs sentiments les plus
profonds et vivent dans un état de perpétuelle agitation. C’est fort triste.
Nous ne sommes pas des animaux solitaires qui s’associent uniquement pour s’accoupler.
Si nous l’étions, pourquoi bâtirions-nous de grandes cités ? Seulement
voilà, tout en étant des animaux sociables voués à vivre ensemble, il nous manque
malheureusement ce sens de responsabilité envers nos compagnons humains. A qui
la faute – à notre architecture sociale, aux structures familiales et communautaires
qui fondent nos sociétés ? A nos facilités extérieures – les machines,
la science et la technologie ? Je ne le crois pas.
Je
pense qu’en dépit des rapides progrès de la civilisation durant ce siècle, la
cause la plus immédiate de notre dilemme actuel est l’accent excessif porté
sur le seul développement matériel. Nous sommes tellement obnubilés sans le
savoir par cette course que nous avons négligé de répondre aux besoins humains
les plus élémentaires d’amour, de bonté, de coopération et de sollicitude. Quand
nous ne connaissons pas quelqu’un ou que nous trouvons une raison quelconque
de ne pas nous sentir lié à un individu ou à un groupe particulier, tout simplement
nous les ignorons. Pourtant, le développement de la société humaine se base
entièrement sur l’entraide. Une fois que nous avons perdu l’humanité essentielle
qui nous fonde, à quoi bon rechercher uniquement le progrès matériel ?
Pour
moi, c’est clair : un authentique sens de responsabilité ne peut résulter
que d’un développement de la compassion. Seul un sentiment spontané d’empathie
avec les autres peut réellement nous motiver à agir dans leur intérêt. J’ai
déjà expliqué ailleurs comment cultiver la compassion. Juste pour mémoire dans
ce bref exposé, j’aimerais examiner comment notre situation globale actuelle
peut être améliorée en prenant davantage appui sur la responsabilité universelle.
D’abord,
il me faut mentionner que je ne crois ni à la création de mouvements, ni à embrasser
des idéologies. Pas plus que je n’apprécie la pratique d’établir une organisation
afin de promouvoir telle ou telle idée, ce qui implique qu’un petit groupe est
seul responsable de l’accomplissement d’un dessein, alors que tous les autres
en sont exempts. Dans les circonstances présentes, nul d’entre nous ne peut
se permettre de présumer que quelqu’un d’autre va résoudre nos problèmes. Chacun
de nous doit assumer sa propre part de responsabilité universelle. Ainsi, à
mesure que s’accroîtra le nombre d’individus concernés et responsables – des
dizaines, des centaines, puis des milliers et même des centaines de milliers,
l’atmosphère générale s’en trouvera améliorée. Si nous nous décourageons, nous
n’atteindrons même pas aux buts les plus simples. Une détermination constante
et persévérante nous permettra de parvenir aux objectifs même les plus difficiles.
Adopter
une attitude de responsabilité universelle est essentiellement une affaire personnelle.
Le test réel de la compassion n’est pas ce que nous disons lors de conversations
abstraites, c’est notre manière de nous comporter dans la vie de tous les jours.
Néanmoins, certaines options sont fondamentales pour pratiquer l’altruisme.
Bien
qu’aucun système de gouvernement ne soit parfait, la démocratie est ce qu’il
y a de plus proche de la nature essentielle de l’humanité. Donc, ceux d’entre
nous qui en jouissent doivent continuer de lutter pour le droit de tous d’y
avoir accès. Plus encore, la démocratie est le seul fondement stable sur lequel
ériger une structure politique globale. Pour œuvrer en commun, nous devons respecter
le droit de tous les peuples et nations de préserver leurs propres caractères
et valeurs distinctives.
Un
effort énorme sera requis en particulier pour faire entrer la compassion dans
le domaine des échanges internationaux. L’inégalité économique, notamment entre
nations développées et en développement, est toujours la source majeure des
souffrances sur notre planète. Même si elles y perdent à court terme, les grandes
entreprises multinationales doivent mettre fin à l’exploitation des pays pauvres.
Pomper les quelques ressources précieuses que possèdent ces nations simplement
pour alimenter la consommation des pays développés est désastreux ; si
cela continue sans le moindre contrôle, tout le monde finira par en souffrir.
Consolider des économies faibles et non diversifiées est une option beaucoup
plus sage en vue de promouvoir la stabilité tant politique qu’économique. Aussi
idéaliste que cela puisse paraître, l’altruisme, et pas seulement la compétition
ou la course à la richesse, devrait être la force motrice
dans le domaine des affaires.
De
même, nous avons à renouveler nos engagements à l’égard des valeurs humaines
dans les sciences. Bien que le but primordial de la science soit d’en savoir
toujours davantage sur la réalité, un autre de ses objectifs est d’améliorer
la qualité de la vie. Sans motivation altruiste, les scientifiques ne peuvent
faire la distinction entre technologies bénéfiques et simples expédients. Les
dommages causés à l’environnement autour de nous sont les résultats les plus
flagrants de cette confusion. Une motivation adéquate est encore plus impérative
dès lors qu’il s’agit de régir l’extraordinaire éventail des nouvelles techniques
biologiques par lesquelles nous pouvons désormais manipuler les structures subtiles
de la vie elle-même. Sans fonder chacune de nos actions sur une base éthique,
nous risquons de porter d’irrémédiables préjudices à la délicate matrice de
la vie.
Les
religions du monde ne sont pas elles non plus exemptées de cette responsabilité.
Le but de la religion n’est pas de bâtir de beaux temples et sanctuaires, mais
de cultiver les qualités humaines positives comme la tolérance, la générosité
et l’amour. Toutes les religions du monde, quelle que soit leur vision philosophique,
sont d’abord et avant tout fondées sur le précepte d’amoindrir notre égoïsme
et de servir les autres. Malheureusement, il arrive parfois que la religion
elle-même provoque davantage de querelles qu’elle n’en résout. Les adeptes des
diverses fois devraient réaliser que chaque tradition religieuse a une valeur
intrinsèque considérable et les moyens de dispenser le bien-être tant mental
que spirituel. Une seule religion, comme une nourriture unique, ne saurait satisfaire
tout le monde. Selon leurs dispositions mentales diverses, certains font leur
miel de tels enseignements, d’autres en goûtent de différents. Chaque religion
est à même de former des êtres au grand cœur, et malgré leurs philosophies souvent
contradictoires, toutes en ont façonnés. Si bien qu’il n’existe aucune raison
de s’engager dans une bigoterie religieuse sectaire ni dans l’intolérance, alors
qu’il y a toute raison d’apprécier et de respecter les formes les plus diverses
de pratique spirituelle.
A
l’évidence, c’est dans le domaine des relations internationales qu’il importe
surtout de semer les graines de l’altruisme. Au cours des dernières années,
le monde a dramatiquement changé. Je pense que nous nous accorderons tous à
dire que la fin de la guerre froide et l’effondrement du communisme en Europe
de l’Est, ainsi que dans l’ex-Union soviétique, ont ouvert une nouvelle ère
de l’histoire. A mesure que nous avançons dans les années 90, il apparaît que
l’expérience humaine a bouclé la boucle au cours du XXe
siècle. Ce fut aussi la période la plus douloureuse de l’histoire de l’humanité ;
une époque où, en raison d’un énorme accroissement de la puissance de destruction
des armes, un nombre sans précédent de gens ont souffert et sont morts de violence
comme jamais auparavant. Plus encore, nous avons également été les témoins d’une
compétition presque à mort entre les idéologies primaires qui ont toujours affligé
la communauté humaine : la force et la puissance brutes d’une part, et
la liberté, le pluralisme, les droits individuels et la démocratie de l’autre.
Je crois que les résultats de cette grande confrontation sont désormais clairs.
Même si l’aspiration humaine à la paix, la liberté et la démocratie aura encore
à affronter nombre de formes de tyrannies et autant de maux, nul doute que la
grande majorité souhaite qu’elle l’emporte. Ainsi donc, les tragédies de notre
temps n’auront pas été entièrement vaines, et dans certains cas, auront finalement
été les moyens d’éveiller l’esprit humain. L’effondrement du communisme le démontre.
Bien
que le communisme se soit réclamé de nobles idéaux, y compris l’altruisme, la
tentative de ses élites gouvernantes d’imposer leurs vues s’est révélée désastreuse.
Ces gouvernements ont été très loin dans le contrôle de l’information dans leurs
sociétés et dans la structuration des systèmes éducatifs en vue de faire travailler
leurs citoyens au bien commun. Même si une organisation rigide pouvait s’avérer
nécessaire au début afin de détruire les régimes d’oppression précédents, une
fois ce but atteint, elle ne pouvait que fort peu contribuer à édifier une communauté
humaine viable. Le communisme a lamentablement échoué parce qu’il se fiait à
la seule coercition pour promouvoir ses croyances. En dernier ressort, la nature
humaine ne pouvait plus endurer la souffrance qu’il engendrait.
Aussi
rigoureusement fût-elle appliquée, jamais la force brute ne saurait venir à
bout de l’aspiration humaine fondamentale à la liberté. Les centaines de milliers
de personnes descendues dans les rues des villes d’Europe de l’Est en ont témoigné.
Ils ont simplement exprimé le besoin élémentaire de l’être humain de liberté
et de démocratie. C’était très émouvant. Ce qu’ils demandaient n’avait rien
à voir avec quelque idéologie nouvelle, leurs paroles sortaient directement
du cœur quand ils exprimaient leur désir de démocratie, démontrant ainsi qu’il
venait du tréfonds de la nature humaine. En fait, la liberté est la source même
de la créativité, tant pour les individus que pour la société. Il ne suffit
pas, comme l’avaient supposé les régimes communistes, d’assurer uniquement la
nourriture, le toit et le vêtement aux gens. Si nous avons tout cela, mais que
l’air précieux de la liberté nous fait défaut pour étayer notre nature profonde,
nous ne sommes qu’à demi humains, nous sommes comme des animaux juste contents
de satisfaire leurs besoins physiques.
J’ai
l’impression que les révolutions pacifiques en ex-Union soviétique et en Europe
de l’Est nous ont donné quelques bonnes leçons. L’une d’elles, c’est la valeur
de la vérité. Les gens n’aiment pas être trompés, abusés ou leurrés, que ce
soit par un individu ou un système. De tels actes sont contraires à l’essence
même de l’esprit humain. En conséquence, ceux qui pratiquent le mensonge et
utilisent la force peuvent connaître des succès à court terme, mais en dernier
ressort, ils sont perdants.
Par
ailleurs, chacun apprécie la vérité, et son respect coule dans nos veines. La
vérité est l’authentique fondement et le meilleur garant de la liberté et de
la démocratie. Que vous soyez fort ou faible, que votre cause ait peu ou prou
d’adhérents, peu importe, la vérité finira par l’emporter. Que les mouvements
de libération de 1989 et d’après aient triomphé en se fondant sur l’expression
véritable des sentiments populaires les plus fondamentaux est un précieux rappel
que la vérité elle-même est encore largement absente de notre vie politique.
Dans les relations internationales en particulier, on la respecte bien peu.
Inexorablement, les nations les plus faibles sont manipulées et opprimées par
les plus puissantes, tout comme les secteurs les plus faibles de la plupart
des sociétés souffrent aux mains des plus influents et des plus riches. Même
si dans le passé la simple expression de la vérité a d’ordinaire été écartée
sous prétexte d’irréalisme, ces dernières années ont prouvé qu’elle constituait
une force immense de l’esprit humain et, par conséquent, dans le façonnement
de l’histoire.
Autre
grande leçon venue d’Europe de l’Est : le changement pacifique. Autrefois,
les peuples tenus en esclavage ont souvent eu recours à la violence dans leur
lutte pour se libérer. Aujourd’hui, dans le sillage du Mahatma Gandhi et de
Martin Luther King, ces révolutions pacifiques offrent aux générations futures
un merveilleux exemple de changement non violent et victorieux. A l’avenir,
lorsque des changements majeurs dans la société seront à nouveau nécessaires,
nos descendants pourront regarder en arrière et considérer notre présent comme
un parangon de combat pacifique, un beau succès d’envergure sans précédent,
concernant plus d’une douzaine de pays et des centaines de millions de personnes.
De surcroît, les récents événements ont montré que le désir de paix et de liberté
se trouve à l’assise cardinale de la nature humaine, et que la violence est
son antithèse complète.
Avant
d’examiner quel genre d’ordre global nous conviendrait le mieux dans la période
de l’après-guerre froide, j’estime vital de nous pencher sur la question de
la violence, dont l’élimination à tous les niveaux est le fondement indispensable
de la paix mondiale, et le but ultime de tout ordre international.
Non-violence
et ordre international
Chaque
jour, les médias rapportent des actions terroristes, des crimes et des agressions.
Jamais je n’ai été dans un pays où de tragiques histoires de sang et de mort
ne fassent la une des journaux ou des émissions de radio-télévision. Pareils incidents sont quasiment devenus
une manie des journalistes et de leur public. Pourtant, l’écrasante majorité
de la race humaine ne se comporte pas de façon destructrice ; en fait,
très peu parmi les cinq milliards d’individus sur cette planète commettent des
actes de violence. La plupart d’entre nous préfèrent être aussi tranquilles
que possible.
Fondamentalement,
nous apprécions tous la tranquillité, y compris ceux d’entre nous qui s’adonnent
à la violence. Ainsi, quand le printemps arrive, les jours s’allongent, le soleil
brille davantage, l’herbe et les arbres revivent, tout est frais. Les gens se
sentent heureux. En automne, les feuilles tombent une à une, puis meurent toutes
les belles fleurs, jusqu’à ce que nous soyons entourés d’arbres nus. Alors,
nous ne nous sentons plus si joyeux. Pourquoi cela ? Parce que, quelque
part au tréfonds de nous-mêmes, nous aspirons à la croissance et à ses fruits,
nous n’aimons pas ce qui s’effondre, meurt ou s’anéantit. Toute action destructrice
est contraire à notre nature fondamentale. Bâtir, être constructif, tel est
le mode humain.
Je
suis sûr que tout le monde s’accorde sur la nécessité de surmonter la violence,
mais si nous voulons l’éliminer complètement, il nous faut d’abord analyser
si oui ou non, elle a une quelconque valeur.
A
l’aborder d’une perspective strictement pratique, on constate que, parfois,
la violence paraît réellement utile. On peut résoudre un problème plus rapidement
par la force. Mais dans le même temps, ce succès s’obtient souvent aux dépens
des droits et du bien-être des autres. Donc, quand bien même un problème est
ainsi résolu, un autre est déjà en germe.
Par
ailleurs, si une cause est étayée par un raisonnement solide, il n’est nul besoin
d’utiliser la violence. Seuls ceux qui n’ont d’autre motif que le désir égoïste
et ne peuvent parvenir à leurs fins par la logique comptent sur la force. Qu’il
ne s’agisse que d’un désaccord en famille ou entre amis, ceux qui ont pour eux
la raison valable peuvent inlassablement défendre leur argument point par point,
tandis que ceux qui manquent de motifs rationnels sont vite gagnés par la colère.
Et la colère n’est jamais signe de force, c’est un signe de faiblesse.
En
fin de compte, il importe d’examiner ses propres motivations, ainsi que celles
de l’adversaire. Il existe plusieurs sortes de violence et de non-violence,
difficiles à distinguer du seul point de vue extérieur. Si la motivation est
négative, l’action produite, en son sens le plus profond, est violente, quand
bien même elle puisse paraître aimable et douce. A l’inverse, quand la motivation
est sincère et positive, même si les circonstances imposent une attitude rude,
la pratique demeure essentiellement non violente. Quoi qu’il en soit, j’ai le
sentiment que seul un souci compatissant des autres, et non pas exclusivement
de soi-même, est l’unique justification d’un recours à la force.
La
pratique authentique de la non-violence en est encore à ses premiers tâtonnements
sur notre planète, mais la poursuivre sur la base de l’amour et de la compréhension
s’apparente à une quête. Si l’expérience réussit, elle peut frayer la voie à
un monde beaucoup plus serein au siècle prochain.
Il
m’est arrivé d’entendre certains Occidentaux dire qu’à long terme, les méthodes
non violentes de résistance passive à la Gandhi ne conviennent pas à tout le
monde, et qu’elles iraient davantage de soi en Orient. Etant plus actifs, les
Occidentaux tendent à des résultats immédiats, quelle que soit la situation,
et ce, même au prix de leur vie. Je pense que cette approche n’est pas toujours
la meilleure. Par contre, la pratique de la non-violence est toujours salutaire.
Elle exige simplement de la détermination. Même si les mouvements de libération
d’Europe de l’Est sont parvenus rapidement au but, la protestation non violente,
de par sa nature, requiert d’ordinaire de la patience.
A
cet égard, je prie pour que, malgré la brutalité de la répression et les difficultés
qui les attendent, les participants au mouvement en faveur de la démocratie
en Chine demeurent pacifiques. Je suis sûr qu’ils le resteront. La majorité
des jeunes Chinois qui y ont pris part sont certes tous nés et ont été élevés
dans une forme particulièrement dure du communisme, mais au printemps 1989,
ils ont spontanément mis en pratique la stratégie de résistance passive chère
au Mahatma Gandhi. C’est remarquable, et c’est une nette indication qu’en dernier
ressort, les êtres humains préfèrent la voie de la paix en dépit de tous les
endoctrinements.
La
réalité de la guerre
Il
va sans dire que la guerre et les grands appareils militaires constituent les
sources majeures de violence dans le monde. Que leur objectif soit défensif
ou offensif, ces organisations vastes et puissantes n’existent que pour tuer
des êtres humains. Nous devrions réfléchir sérieusement à la réalité de la guerre.
La plupart d’entre nous ont été conditionnés à considérer le combat militaire
comme excitant et prestigieux – une occasion pour les hommes de prouver leur
courage et leurs capacités. Dans la mesure où les armées sont légales, nous
estimons que la guerre est acceptable. D’ordinaire, personne ne la ressent comme
criminelle, ni ne considère que l’accepter est une
attitude criminelle. En fait, nous avons subi un lavage de cerveau. La guerre
n’est ni belle ni captivante. Elle est monstrueuse. Son essence même est tragédie
et souffrance.
Au
sein de la communauté humaine, la guerre est comme un incendie qui se nourrit
d’êtres vivants. L’analogie me semble particulièrement appropriée et utile.
La guerre moderne est d’abord faite de différentes formes de feu, mais nous
sommes tellement conditionnés à y voir quelque chose de passionnant que nous
parlons de telle ou telle arme extraordinaire comme d’une remarquable prouesse
technologique, sans penser qu’utilisée sur le terrain, elle brûlera des vivants.
La guerre ressemble beaucoup à un feu aussi dans sa manière de se propager.
S’il faiblit dans un secteur, on envoie des renforts. C’est comme jeter des
hommes au feu. Mais comme nous avons été conditionnés à penser de cette façon,
nous ne prenons pas en considération la souffrance individuelle des soldats.
Aucun d’entre eux ne veut mourir ou être blessé, personne parmi ses proches
ne lui souhaite le moindre mal. Quand un soldat est tué ou handicapé à vie,
au moins une poignée de gens, sa famille et ses amis, en souffrent également.
Nous devrions tous être horrifiés par l’ampleur de cette tragédie, mais nous
sommes plongés en pleine confusion.
A
franchement parler, quand j’étais enfant, moi aussi j’ai été attiré par les
militaires. Ils avaient de si beaux uniformes, si élégants ! C’est exactement
comme ça que commence la séduction. Les enfants se mettent à jouer à des jeux
qui, plus tard, leur vaudront bien des ennuis. Il y a plein d’autres jeux passionnants
à jouer, plein d’autres costumes pour se déguiser, que ceux axés sur la mise
à mort d’êtres humains. Et si nous autres adultes n’étions pas fascinés par
la guerre, nous comprendrions vite que laisser nos enfants s’habituer aux jeux
de la guerre est extrêmement néfaste. D’anciens soldats m’ont dit que la première
fois qu’ils ont tué, ils avaient ressenti une espèce de malaise, mais comme
ils ont continué à le faire, ils ont fini par trouver ça normal. Avec le temps,
on peut s’habituer à tout.
Ce
n’est pas seulement en temps de guerre que les appareils militaires sont destructeurs.
Dans leur dessein même, les forces armées sont les plus grands responsables
des violations des droits de l’homme, et ce sont les soldats qui sont les premiers
à souffrir de ces abus. Une fois que les officiers ont fait de beaux discours
sur l’importance de l’armée, la discipline et la nécessité de conquérir l’ennemi,
la grande masse des soldats n’a pratiquement plus aucun droit. Ils sont désormais
contraints d’abdiquer leur volonté individuelle et finalement, de sacrifier
leur vie. En outre, une fois que l’armée est devenue puissante, il y a toutes
les chances qu’elle détruise le bien-être et le bonheur de son propre pays.
Dans
chaque société, il existe des gens aux intentions destructrices, et la tentation
de s’emparer des rênes d’une organisation capable d’assouvir leurs désirs peut
devenir irrésistible. Cependant, aussi mauvais et maléfiques que soient les
nombreux dictateurs meurtriers qui aujourd’hui oppriment leurs nations et posent
problème au monde, il est évident qu’ils ne pourraient nuire à personne ni détruire
d’innombrables vies humaines s’ils n’avaient à disposition une organisation
acceptée et façonnée par la société. Aussi longtemps qu’il y aura des armées
puissantes, il y aura danger de dictature. Si nous étions réellement convaincus
que la dictature est une forme méprisable et destructive de gouvernement, nous
devrions alors reconnaître que l’existence d’un appareil militaire puissant
est l’une de ses causes premières.
Le
militarisme coûte aussi très cher. Rechercher la paix par la puissance militaire
impose un fardeau aussi lourd qu’inutile à la société. Les gouvernements dépensent
des sommes astronomiques pour des armes de plus en plus sophistiquées, alors
qu’en fait, personne ne veut vraiment les employer. Et ce n’est pas seulement
l’argent, mais encore de l’énergie et de l’intelligence humaines qui sont
ainsi gaspillés, tandis que tout cela alimente la peur.
Je
tiens néanmoins à préciser sans la moindre ambiguïté que tout en étant viscéralement
opposé à la guerre, je ne prône pas pour autant l’apaisement. Il est souvent
nécessaire d’adopter une attitude ferme pour s’opposer à une agression injuste.
Ainsi, il est évident pour tous que la Seconde Guerre mondiale était entièrement
justifiée. Elle a « sauvé la civilisation » de la tyrannie de l’Allemagne
nazie, comme Winston Churchill l’a si bien dit. Pour moi, la guerre de Corée
a également été une guerre juste, dans la mesure où elle a donné l’occasion
à la Corée du Sud de s’acheminer graduellement vers la démocratie. Mais il n’est
possible de juger qu’après coup si un conflit est ou non moralement justifiable.
Aujourd’hui, par exemple, on peut voir que du temps de la guerre froide, le
principe de la dissuasion nucléaire a eu une valeur certaine. N’empêche qu’il
est extrêmement difficile de trancher en ces domaines avec un degré quelconque
de certitude. La guerre est violence, et la violence est aveugle. En vertu de
quoi il est de loin préférable, si possible, de l’éviter, et de ne jamais préjuger
de l’issue bénéfique ou d’un conflit armé quel qu’il soit.
Ainsi,
à propos de la guerre froide, même si la dissuasion a peut-être contribué à
la stabilité, elle n’a pas créé de paix véritable. Au cours des quarante dernières
années, l’Europe a plutôt connu une absence de guerre, qui, sans être une vraie
paix, était un semblant de paix fondé sur la peur. Au mieux, produire des armes
pour maintenir la paix ne saurait être qu’une mesure temporaire. Aussi longtemps
que les adversaires ne se font pas confiance l’un l’autre, nombre de facteurs
peuvent déséquilibrer le rapport de forces. Une paix durable ne peut être assurée
que fondée sur une confiance véritable.
Désarmer
pour la paix du monde
Tout
au long de l’histoire, d’une manière ou d’une autre, l’humanité a recherché
la paix. Serait-ce trop optimiste d’imaginer que la paix du monde est enfin
à portée de main ? Je ne crois pas qu’il y ait eu accroissement de la haine,
quand bien même il y a eu élargissement des possibilités de la manifester par
des armes de destruction massive. D’autre part, d’avoir été témoin en ce siècle
de la tragique évidence des massacres causés par de telles
armes nous a donné la possibilité de contrôler la guerre. Pour ce faire, il
est clair que nous devons désarmer.
Le
désarmement peut advenir uniquement dans le contexte de nouvelles relations
politiques et économiques. Avant d’en considérer le détail, il vaut la peine
d’imaginer le processus de paix qui serait le plus profitable au plus grand
nombre. Cela va assez de soi. D’abord, il nous faudrait travailler à l’élimination
des armes nucléaires, ensuite des armes biologiques et chimiques, puis des armes
offensives et enfin des armes défensives. Dans le même temps, pour sauvegarder
la paix, nous devrions commencer à mettre sur pied dans différentes régions
du globe une force de police internationale composée à égalité de contingents
de chaque nation sous un commandement collectif. A la fin, cette force couvrirait
le monde entier.
Comme
le double processus de désarmement et de mise en place d’une force conjointe
serait à la fois multilatéral et démocratique, il faudrait garantir le droit
à la majorité de critiquer ou même d’intervenir en cas de violation des normes
fondamentales par tel ou tel pays. De surcroît, avec l’élimination de toutes
les grandes armées et tous les conflits comme les différends frontaliers soumis
au contrôle de la force internationale conjointe, petites et grandes nations
seraient véritablement à égalité. Pareilles réformes déboucheraient sur un environnement
international stable.
A
l’évidence, les énormes dividendes financiers récoltés à la suite de l’arrêt
de la production d’armes constitueraient une fantastique
aubaine pour le développement global. Aujourd’hui, les nations du monde dépensent
des millions de milliards chaque année pour entretenir les armées. Pouvez-vous
imaginer combien de lits d’hôpital, d’écoles et de logements pourraient être
financés avec cet argent ? En outre, je l’ai déjà dit, l’effarante proportion
de ressources rares gaspillées pour la recherche militaire empêche non seulement
d’éliminer la pauvreté, l’analphabétisme et la maladie, mais encore exige le
sacrifice de précieuses intelligences humaines. Nos scientifiques sont extrêmement
brillants. Pourquoi leurs capacités devraient être dilapidées en des desseins
aussi redoutables, alors qu’elles pourraient être utilisées en vue d’un développement
global positif ?
Les
grands déserts du monde, comme le Sahara et le Gobi, pourraient être cultivés
afin d’accroître la production alimentaire et alléger la pression démographique.
Plusieurs pays doivent actuellement faire face à de sévères sécheresses. De
nouvelles méthodes moins coûteuses de dessalement pourraient être mises au point
en vue de rendre l’eau de mer apte à la consommation humaine et à d’autres usages.
Il existe nombre de sujets pressants concernant l’énergie et la santé sur lesquels
les scientifiques pourraient se pencher fort utilement. Et comme la croissance
de l’économie mondiale s’accélérerait grâce à leurs efforts, ils pourraient
même gagner davantage !
Notre
planète est dotée de vastes richesses naturelles. En les utilisant à bon escient,
en commençant par éliminer guerre et militarisme, chaque être humain aurait
la possibilité réelle de vivre une vie aisée et mieux protégée.
Naturellement,
la paix globale ne peut advenir du jour au lendemain. Dans la mesure où les
conditions varient tellement à travers le monde, sa diffusion devra se faire
pas à pas. Mais il n’y a pas de raison de ne pas commencer en un endroit, puis
de l’étendre graduellement d’un continent à l’autre.
J’aimerais
proposer que des communautés régionales comme la Communauté européenne deviennent
partie intégrante d’un monde plus pacifique, tels que nous essayons de le créer.
Un examen objectif de l’environnement de l’après-guerre froide suggère que de telles entités sont justement les composantes
les plus naturelles et les plus souhaitables d’un nouvel ordre mondial. En un
sens, la CEE fait œuvre de pionnier en négociant d’une part de délicats équilibres
économiques, militaires et politiques collectifs, et d’autre part, les droits
souverains des Etats membres. C’est un travail qui m’inspire beaucoup. Je crois
également que la nouvelle Communauté des Etats indépendants s’attelle à des
sujets similaires et que les germes de ce dessein existent dans l’esprit de
certains responsables des républiques qui la constituent. Dans ce contexte,
je voudrais rapidement aborder l’avenir de mon propre pays, le Tibet, et de
la Chine.
Comme
l’ex-Union soviétique, la Chine communiste est un Etat multinational artificiellement
construit sous l’impulsion d’une idéologie expansionniste, et jusqu’ici administré
par la force de façon coloniale. L’avenir pacifique, prospère et surtout politiquement
stable de la Chine passe par la réalisation non seulement des aspirations de
son propre peuple à un système démocratique plus ouvert, mais aussi de celles
des 80 millions de personnes appartenant aux dites « minorités nationales »
qui veulent recouvrer leur liberté. Pour qu’une véritable sérénité revienne
au cœur de l’Asie, ce foyer d’un cinquième de l’humanité, une communauté pluraliste
et démocratique d’Etats souverains doit remplacer ce que l’on appelle à présent
la république populaire de Chine.
Bien
entendu, une telle communauté ne saurait se limiter à ceux qui sont aujourd’hui
assujettis à la domination communiste chinoise, comme les Tibétains, les Mongols
et les Ouïghours. Les gens de Hong Kong, ceux qui
souhaitent l’indépendance de Taïwan, et même ceux
qui souffrent encore sous d’autres gouvernements communistes en Corée du Nord,
au Vietnam, au Laos ou au Cambodge, peuvent être intéressés par l’édification
d’une Communauté asiatique. Néanmoins, il est particulièrement urgent pour les
peuples sous la férule des communistes chinois d’y songer. Convenablement réalisé,
ce dessein pourrait faire l’économie à la Chine d’une dissolution violente,
du régionalisme et d’un retour au chaos qui ont si durement touché cette grande
nation au cours du XXe siècle. Actuellement, la vie
politique chinoise est tellement polarisée qu’il y a toutes les raisons de craindre
une résurgence de la tragédie et du bain de sang. Chacun de nous, chaque membre
de la communauté mondiale, a une responsabilité morale d’aider à prévenir les
immenses souffrances qu’une guerre civile vaudrait à la population chinoise.
Je
crois qu’en lui-même, le processus de dialogue, de modération et de compromis
impliqué par l’édification d’une communauté d’Etats asiatiques nourrirait un
réel espoir d’évolution pacifique vers un nouvel ordre en Chine. D’emblée, les
Etats membres d’une telle communauté devraient convenir de décider en commun
de leurs politiques internationales et de défense. Il y aurait nombre d’occasions
de coopération. Le point névralgique est de trouver le moyen pacifique et non
violent permettant aux forces de la liberté, de la démocratie et de la modération
d’émerger avec succès de l’actuelle atmosphère de répression injuste.
Zones
de paix
Au
sein de cette Communauté asiatique, je vois le rôle du Tibet en ce que j’ai
déjà appelé une « zone de paix » : un sanctuaire neutre, démilitarisé,
où les armes seront bannies et les gens vivront en harmonie avec la nature.
Ce n’est pas seulement un rêve – c’est précisément comme cela que les Tibétains
se sont efforcés de vivre un millier d’années durant, avant que notre pays ne
soit envahi. Chacun sait qu’au Tibet, toutes les formes de vie sauvage étaient
strictement protégées conformément aux principes bouddhistes. De même, au cours
des trois derniers siècles au moins, nous n’avions pratiquement pas d’armée.
Le Tibet a renoncé à la guerre en tant qu’instrument de sa politique nationale
dès les VIe et VIIe siècles,
après les règnes de nos trois grands rois religieux.
Pour
en revenir à la relation entre le développement de communautés régionales et
le désarmement, j’aimerais suggérer qu’au « cœur » de chaque communauté
se trouvent une ou plusieurs nations ayant décidé de devenir des zones de paix
où les forces militaires sont interdites. Une fois encore, il ne s’agit pas
d’un rêve. Il y a plus de quatre décennies, en décembre 1948, le Costa Rica a dissous son armée. Récemment, 37% de la population
suisse a voté en faveur d’une initiative analogue. Le nouveau gouvernement de
Prague a décidé d’arrêter la production et l’exportation de toutes les armes.
Si son peuple en décide ainsi, une nation peut prendre des mesures radicales
en vue de modifier sa nature profonde.
Les
zones de paix au sein des communautés régionales serviront d’oasis de stabilité.
Tout en participant équitablement aux frais de maintien de toute force collective
créée par l’ensemble de la communauté, elles seraient à la fois les pionniers
et les points de repère d’un monde entièrement pacifique, et seraient exemptées
de tout engagement dans un conflit. Si des communautés régionales se mettent
en place en Asie, en Amérique du Sud et en Afrique, et si le désarmement progresse
de manière à aboutir à la création d’une force internationale dans toutes les
régions, ces zones de paix pourront s’agrandir tout en répandant la tranquillité
à mesure de leur croissance.
Il
ne faut pas croire que nos plans visent un futur lointain tandis que nous étudions
telle ou telle proposition en vue d’un monde nouveau plus coopératif dans les
domaines politique, économique et militaire. Ainsi, ragaillardis, les 48 membres
de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe ont d’ores et déjà
posé les jalons d’une alliance non seulement entre les pays d’Europe de l’Est
et de l’Ouest, mais également entre ceux de la CEI et des Etats-Unis. Ces événements
remarquables ont virtuellement éliminé le risque d’un conflit majeur entre ces
deux superpuissances.
Je
n’ai pas parlé ici des Nations Unies, car leur rôle délicat dans la création
d’un monde meilleur et leur grand potentiel d’y contribuer sont de notoriété
publique. Par définition, l’ONU doit se trouver au cœur de tout changement majeur.
Néanmoins, il conviendrait peut-être à l’avenir de modifier ses structures.
J’ai toujours nourri les plus grands espoirs à son propos, et sans la moindre
intention critique, je voudrais simplement souligner que le climat a changé
depuis que sa charte a été conçue à la fin de la seconde guerre mondiale. Avec
ces changements, le temps est venu de démocratiser davantage les Nations Unies,
en particulier leur Conseil de sécurité quelque peu exclusif de cinq membres,
qui devraient devenir plus représentatif.
En
guise de conclusion
Je
voudrais terminer en disant qu’en général, je suis optimiste quant à l’avenir.
Divers courants récents sont porteurs de grandes potentialités en vue d’un monde
meilleur. Aussi récemment que dans les années 50 et 60, on pensait que la guerre
était une condition inévitable de l’humanité. La guerre froide notamment avait
renforcé l’idée que des systèmes politiques opposés ne pouvaient que s’affronter,
et non se concurrencer, et encore moins collaborer. Peu de gens le pensent encore.
Aujourd’hui, sur l’ensemble de la planète, on se sent véritablement concerné
par la paix du monde. L’intérêt est nettement moindre pour pousser une quelconque
idéologie, tandis que la coexistence tient le haut du pavé. Il s’agit là d’évolutions
très positives.
Des
siècles durant, les gens ont également cru que seule une organisation autoritaire,
employant des méthodes rigides de discipline, pouvait gouverner la société humaine.
Il n’empêche qu’il existe un désir inné de liberté et de démocratie chez l’être
humain, et ces forces ont été perpétuellement en conflit. Aujourd’hui, la victoire
est nette. L’émergence de mouvements non violents en faveur du « pouvoir
populaire » a indiscutablement montré que la race humaine ne peut ni fonctionner
normalement sous la tyrannie, ni la tolérer. Le reconnaître représente un progrès
notable.
Autre
signe encourageant, la compatibilité croissante entre science et religion. Durant
tout le XIXe siècle et une bonne partie du nôtre,
il y a eu un profond désarroi en raison du conflit entre ces deux visions apparemment
contradictoires du monde. Aujourd’hui, la physique, la biologie et la psychologie
ont atteint à des niveaux si sophistiqués que nombre de chercheurs commencent
à poser les questions les plus profondes sur la nature ultime de l’univers et
de la vie – les mêmes questions qui sont d’intérêt primordial pour les religions.
Il existe donc un réel potentiel en faveur d’une vision plus unifiée. Il semble
en particulier qu’un nouveau concept de l’esprit et de la matière soit en train
d’émerger. L’Orient s’est davantage préoccupé de comprendre
l’esprit, l’Occident – la matière. Maintenant que les deux se sont rencontrés,
ces conceptions spirituelle et matérielle de la vie peuvent s’harmoniser davantage.
Les
changements rapides de notre attitude envers la terre sont également une source
d’espoir. Il y a dix ou quinze ans à peine, nous dévorions sans souci les ressources
du monde, comme si elles étaient infinies. Maintenant, tant les individus que
les gouvernements sont en quête d’un nouvel ordre écologique. Souvent il m’arrive
de plaisanter en disant que la lune et les étoiles sont bien belles, mais que
si quelques-uns d’entre nous s’essayaient à y vivre, nous nous sentirions misérables.
Cette planète bleue qui est la nôtre est l’habitat le plus délicieux que nous
connaissions. Sa vie est la nôtre, son avenir – le nôtre. Et même si je ne crois
pas que la terre en elle-même soit un être sensible, elle agit en fait comme
une mère pour nous tous, et, comme des enfants, nous dépendons d’elle. Maintenant,
mère nature nous dit de coopérer. Devant des problèmes aussi globaux que l’effet
de serre et l’amenuisement de la couche d’ozone, des organisations individuelles
et des nations seules sont impuissantes. A moins de nous y mettre tous ensemble, impossible
de trouver la solution. Notre mère la terre nous donne une leçon de responsabilité
universelle.
En
raison des leçons que nous avons commencé à apprendre, je crois que nous pouvons
dire que le siècle prochain sera plus cordial, plus harmonieux et moins nuisible.
La compassion et les graines de paix pourront fleurir. Je l’espère profondément.
Dans le même temps, je crois que chaque individu a pour responsabilité d’aider
à guider notre famille globale dans la bonne direction. Les vœux pies ne suffisent pas, nous devons assumer nos responsabilités.
Les grands mouvements humains jaillissent d’initiatives individuelles. Si vous
avez le sentiment que vous ne pouvez pas faire grand-chose, un autre se laissera
peut-être aussi décourager, et une belle occasion sera ainsi ratée. Par ailleurs,
chacun de nous peut inspirer les autres simplement en s’attachant à développer
sa propre motivation altruiste.
Je
suis certain que bon nombre de gens honnêtes et sincères de par le monde partagent
déjà les vues mentionnées ici. Malheureusement, personne ne les écoute. Même
si ma voix non plus ne porte guère, j’ai le sentiment qu’il me faut essayer
d’être leur porte-parole. Bien sûr, d’aucuns peuvent penser que c’est présomption
de la part du Dalaï Lama d’écrire cela. Mais depuis
que j’ai reçu le Nobel de la paix, je me sens la responsabilité d’agir de la
sorte. Si je n’avais pris que l’argent du Nobel pour le dépenser à ma guise,
on aurait pu avoir l’impression que l’unique but de mes beaux discours avait
été de gagner ce prix ! Je dois me montrer digne de cet honneur en continuant
à défendre les points de vue que j’ai toujours exprimés.
Pour
ma part, je crois véritablement que les individus peuvent faire la différence
dans la société. Dans la mesure où des périodes de grand chambardement, comme
c’est le cas aujourd’hui, adviennent rarement dans l’histoire, il appartient
à chacun de nous d’utiliser au mieux son temps pour aider à créer un monde plus
heureux.
Traduit de l’anglais par
Claude B. Levenson
Aux Editions OLIZANE