Les
différents moments d'une campagne
d'action
non-violente
Jean-Marie MULLER
Texte extrait du dossier de Non-Violence
Actualité : "L'action non-violente, guide théorique et pratique",
1985.
La logique de la non-violence en action
se traduit par des étapes préméditées qui s'inscrivent graduellement dans le
temps, selon l'objectif choisi. C'est cette inscription, cette montée en puissance
que détaille concrètement cet article.
I - ANALYSE DE LA SITUATION
La dynamique d'une action s'enracine dans
la prise de conscience d'une injustice. Celle-ci - qui n'est pas forcément nouvelle
- nous apparaît alors dans toute sa dureté et le sentiment s'impose à nous qu'elle
est littéralement «insupportable» et que, par conséquent, nous ne pouvons pas
la supporter plus longtemps : «ça ne peut plus durer». Nous décidons alors de
la faire cesser et d'agir en conséquence.
Il est essentiel que l'action soit décidée
à partir d'une connaissance exacte de la situation dans laquelle s'inscrit l'injustice
que nous voulons dénoncer et combattre. S'il advenait que nous soyons pris en
défaut sur la connaissance des faits, cela viendrait discréditer gravement notre
initiative et amoindrir ses chances de succès. Dans un premier temps, la tentation
est de grossir les faits et d'exagérer leur gravité dans la présentation que
nous en donnons, en allant jusqu'à caricaturer la position de nos adversaires.
Mais c'est une illusion de penser que ce stratagème peut avoir une quelconque
efficacité. Au contraire, il sera alors facile à ceux que nous mettons en cause
de faire valoir, en s'appuyant sur des arguments convaincants, I'aspect outrancier
des accusations portées ~ contre eux et, par là même, d'apparaître pouvoir se
justifier entièrement. En revanche, la connaissance rigoureuse des faits et
leur présentation la plus rationnelle et la plus objective possible constituent
un atout majeur en notre faveur qui renforce notre position. La possibilité
de justifier chaque fois, preuves à l'appui, les affirmations avancées est un
élément de première importance dans le rapport des forces qui va s'établir entre
les adversaires.
Il faut donc constituer un dossier sur
les faits qui soit le plus complet possible. Il ne faut pas s'en tenir à constater
les faits, il importe de les comprendre afin de savoir pourquoi et comment l'injustice
est apparue et s'est maintenue. Il convient de connaître quelles sont les forces
sociales, politiques et économiques impliquées dans la situation, quelles sont
les attitudes pratiques des parties en présence et quelles en sont les justifications
théoriques. Il importe d'analyser les structures de pouvoir qui caractérisent
la situation afin de déterminer où se situent les centres de décision. En outre,
il convient de savoir ce que dit la loi pour ce qui concerne les litiges qui
opposent les parties en présence afin de préciser clairement quels sont les
droits qu'elle donne et quels sont ceux qu'elle refuse. Cette analyse doit nous
permettre d'identifier avec certitude nos alliés et nos adversaires dans le
conflit.
Il - CHOIX DE L'OBJECTIF
C'est également à partir de l'analyse
de la situation que nous devons choisir l'objectif à atteindre. Le choix de
l'objectif est un élément essentiel d'une campagne d'action; de lui seul peut
dépendre la réussite ou l'échec. C'est une nécessité stratégique que l'objectif
soit clair, précis, limité et possible. Il convient, pour cela, de discerner
ce qui serait souhaitable et ce qui est possible. C'est se condamner à l'échec
que de choisir un objectif dont l'importance se trouve disproportionnée par
rapport aux forces que l'on peut raisonnablement prétendre mobiliser pour mener
l'action. Il importe donc que l'objectif soit à la portée du mouvement social
que l'action peut susciter. Il est essentiel que l'objectif choisi permette
la victoire. La campagne d'action ne doit pas se trouver réduite à une simple
campagne de protestation et de sensibilisation. Il faut obtenir gain de cause.
Il faut gagner. Cette victoire, nécessairement partielle et limitée, viendra
donner confiance aux militants et permettra alors de se donner des objectifs
plus ambitieux.
Bien qu'il importe de se situer dans une
perspective qui englobe l'ensemble du système politique qui domine la société,
c'est une nécessité stratégique de choisir un point précis du système qui permette
d'avoir prise sur lui, de pouvoir faire bouger et de le faire basculer en agissant
comme avec un levier. Ce point précis, ce sera la prise. Il faut se donner le
maximum de garanties pour que la prise soit la bonne. Il ne faudra pas la lâcher
et il ne faudra pas qu'elle nous lâche.
III - CHOIX DE L'ORGANISATION
L'action non-violente entend miser sur
la responsabilité personnelle de chacune et de chacun. Mais, pour devenir efficace,
elle doit être collective et organisée L'organisation doit être elle-même non-violente,
c'est-à-dire permettre à tous de participer réellement aux responsabilités et
aux décisions. Elle ne doit pas tuer la spontanéité, elle doit au contraire
prendre appui sur elle et la canaliser en sorte qu'elle ne soit pas un facteur
de dispersion et d'incohérence mais devienne un ressort qui oriente l'action
et lui donne sa force. L'une des fonctions de l'organisation est de répartir
les tâches et de coordonner les activités de ceux qui ont accepté de les assumer.
L'urgence et l'importance des décisions
qui s'imposeront au cours de l'action ne permettront pas d'envisager que la
responsabilité principale se trouve complètement diluée dans la collectivité
de tous ceux qui participent à }'action. L'organisation devra se doter d'un
organe de décision. S'il est trop clair que ce n'est pas l'autorité qui
doit fonder les liens entre les responsables d'un mouvement non-violent et l'ensemble
des militants mais la confiance, il est dans la nature des hommes et des choses
que certains assument davantage de responsabilités que d'autres et des responsabilités
plus grandes. Dans toute action collective surgissent des leaders, voire un
leader. Cela ne va pas sans poser des problèmes et peut susciter des rivalités
et parfois des conflits de personnes. Il est essentiel que le rôle joué par
le leader ne prenne pas une place démesurée dans l'organisation de l'action.
Il faut éviter le plus possible que l'unité, la cohésion et la force du mouvement
ne repose que sur la personnalité du leader. Dans cette perspective,
la part émotionnelle qui lie le leader aux autres militants doit être
la plus réduite possible et la part rationnelle la plus large possible. Le meilleur
moyen pour que le leader ne devienne pas trop encombrant est de renforcer
la démocratie au sein de l'organisation.
Le plus souvent, l'action sera assumée
par une organisation déjà existante (syndicat, parti, mouvement, association...)
ou par un collectif d'organisations. L'action pourra alors aussitôt bénéficier
de tout le potentiel militant de cette ou de ces organisations. Parfois, cependant,
il faudra créer une organisation spécifique pour entreprendre et mener l'action.
L'une des tâches que doit prendre en charge
l'organisation est la formation et l'entraînement des militants à l'action non-violente. Pour que l'action puisse être menée
à bien, I'initiative doit être prise et gardée par des hommes décidés à s'en
tenir aux méthodes non-violentes. Cela est indispensable pour que le mouvement
ne sombre point, lorsque surgiront les difficultés, dans le désordre, la peur
et finalement la violence.
En outre, le mouvement ne pourra être
fort que dans la mesure où il pourra bénéficier de relais locaux répartis à
travers le pays qui puissent transmettre à la population l'information et les
consignes d'action.
IV - PREMIERES NEGOCIATIONS
Il convient d'entrer le plus tôt possible
en relation directe avec l'adversaire, avant même de porter le différend sur
la place publique afin de lui proposer une solution négociée du conflit plutôt
que l'épreuve de force. Il s'agit alors de faire connaître aux représentants
de la partie adverse les conclusions auxquelles nous a conduit l'analyse de
la situation et de faire valoir nos revendications en précisant l'objectif choisi.
Il se peut que d'emblée l'adversaire refuse toute négociation. S'il accepte
de nous rencontrer, il est rare qu'un accord puisse être conclu immédiatement.
Ces premières négociations permettront néanmoins de tester les intentions de
nos interlocuteurs. S'il importe d'éviter toute attitude qui ne pourrait que
durcir inutilement le conflit et renforcer les blocages existants, ce qui rendrait
toute solution plus difficile encore, il importe également de faire preuve de
la plus grande fermeté et de la plus grande détermination.
En aucun cas, nous ne devons nous contenter
de promesses. Nous devons exiger des décisions. Lorsque les négociations se
trouvent dans l'impasse, elles doivent être suspendues et non pas rompues définitivement
puisque le but de i'action directe est la reprise des négociations. Pour autant
que cela est possible, il pourra être utile de maintenir certains contacts avec
l'adversaire tout au long du conflit.
Selon un principe fondamental de toute
stratégie, le temps de ces premières négociations doit être aussi le temps de
la préparation de l'épreuve de force.
V - APPEL A L'OPINION PUBLIQUE
Devant l'échec des premières négociations,
il faut s'efforcer de faire éclater l'injustice sur la place publique par tous
les moyens de communication, d'information, de sensibilisation, de conscientisation
et de popularisation qu'il est possible de mettre en œuvre. Il s'agit de rechercher
le maximum de «publicité» au sens technique de ce mot, c'est-à-dire d'atteindre
le plus large public afin de lui faire connaître les raisons de l'action et
les objectifs qu'elle s'est donnés.
1 ) Moyens d'information.
Il faut viser à créer un «fait de presse»
qui fasse passer l'information auprès du public. Pour cela, il faut commencer
par informer directement les informateurs en envoyant aux journalistes des différents
médias un dossier le plus exhaustif possible sur le conflit en cours. Une conférence
de presse pourra également être organisée mais, dans un premier temps, les contacts
personnels avec les journalistes pourront s'avérer plus efficaces. Il s'agira
aussi d'informer les partis, les syndicats, les mouvements, les organisations,
les associations et les personnalités susceptibles d'apporter leur soutien et
peut-être leur concours à la campagne d'action envisagée. Mais il faudra entreprendre
aussitôt une information directe auprès du public. Différentes méthodes peuvent
être utilisées : distributions de tracts aux lieux et heures les plus appropriés,
faire circuler des pétitions, "faire parler les murs" en collant des
affiches, en écrivant à la grosse craie blanche sur les murs (…).
Informer, c'est prendre la parole et c'est
déjà prendre du pouvoir. Il importe
que cette parole soit et demeure non-violente tout au long de l'action. C'est
toujours une illusion de se croire plus convaincant en exprimant une parole
violente à l'encontre de l'adversaire. Le risque est alors grand que la parole
se pervertisse en caricatures, invectives, outrances et injures. Et cela ne
peut que discréditer l'action. La force de frappe du mot vient de sa justesse
et non pas de sa violence. La force pédagogique d'une parole non-violente est
autrement plus grande que celle d'un cri. En outre, il sera important de recourir
à l'humour. Celui-ci a une force de conviction inégalable. La réceptivité
de l'opinion publique à l'égard de l'humour est extrêmement grande. Par ailleurs,
l'humour est l'une des meilleures protections contre la haine et la violence.
Si nous faisions davantage l'humour, nous ferions moins souvent la guerre...
Et puis l'humour nous permettra de nous situer en position de force vis-à-vis
de nos adversaires dans la mesure où, surtout s'ils se situent du côté du pouvoir,
ils seront généralement incapables d'humour.
2) Interventions directes
Il s'agit toujours de venir au contact
direct du public afin de l'informer et de le conscientiser; il ne s'agit plus
seulement de s'exprimer avec la parole mais avec tout son corps. Au cours de
ces interventions publiques, l'attitude corporelle des manifestants est un
moyen essentiel d'expression et de communication. Les premières manifestations
publiques doivent être avant tout des moyens de persuasion qui font valoir la
justesse de la cause défendue, mais elles constituent déjà des moyens de pression
et préparent la mise en œuvre des moyens de contrainte.
Parmi les méthode d'intervention publique,
mentionnons :
·
La manif. Il s'agit de se rassembler,
de former un cortège et de parcourir à pied la ville en se rendant d'un lieu
symbolique à un autre. L'appel à manifester s'adresse non seulement aux militants
mais aussi aux sympathisants. Il s'agit encore d'une prise de parole sur la
place publique. La manifestation, même si elle est silencieuse, doit être «parlante»
pour les spectateurs. Elle s'exprime alors par des banderoles et des pancartes
pendant que des tracts seront distribués aux passants. Des slogans et des chants
peuvent également être choisis pour s'adresser au public.
·
La marche. Les manifestants
parcourent alors de longues distances de ville à ville à travers un ou plusieurs
pays. Le but est de sensibiliser la population des régions traversées sur l'injustice
que l'on veut dénoncer. Là encore, la marche doit être «parlante» par le moyen
d'affiches, de tracts, de pancartes et de banderoles. À chaque ville-étape,
des réunions publiques peuvent être organisées afin d'informer les habitants
et de provoquer un débat public sur le problème en question. Une délégation
peut demander à être reçue par les autorités locales afin de faire valoir le
point de vue des manifestants. La pleine réussite d'une telle initiative implique
que des comités de soutien puissent préparer la route aux marcheurs et les accueillent
sur leur passage. (…)
D'autres actions de sensibilisation peuvent
être envisagées qui ne mobilisent qu'un petit nombre de militants parmi les
plus déterminés. Citons notamment :
·
Le théâtre-tract. Il s'agit
de jouer dans la rue une scène de théâtre de quelques minutes qui puisse faire
passer un message aussi condensé, aussi simple et aussi clair que celui qui
est exposé dans un tract bien fait.
·
Le sit-in. Il s'agit
d'une manifestation assise dans un lieu symbolique.
·
Le défilé silencieux de femmes et d'hommes-sandwich. Les manifestants, disposés selon un schéma précis et portant des
chasubles sur lesquelles sont inscrits des slogans, défilent dans les rues aux
heures d'affluence. Des tracts peuvent être distribués à cette occasion.
·
Les heures de silence. Plusieurs
personnes se rassemblent en un lieu symbolique et passant et se tiennent debout
en silence, ne s'exprimant que par des pancartes et des banderoles. D'autres
manifestants peuvent distribuer des tracts et parler avec ceux qui interpellent
les manifestants.
·
L'enchaînement. Quelques militants
portant des chasubles s'enchaînent aux grilles d'un édifice public. Ils sont
généralement détachés par les forces de l'ordre. C'est la photo publiée dans
la presse qui, souvent, donne le plus d'impact à une telle manifestation.
·
La grève de la faim limitée. Il s'agit de s'abstenir de toute nourriture (mais il est important
de boire de l'eau) pendant quelques jours, disons entre 3 et 20 jours, afin
d'interpeller à la fois les responsables de l'injustice et l'opinion publique.
C'est une action de protestation et de conscientisation mais, par le fait même
qu'elle est limitée, elle ne se donne pas pour objectif la suppression de l'injustice.
La personnalité du ou des grévistes de la faim joue un rôle important dans l'impact
qu'elle peut avoir sur l'opinion publique.
Vl - ENVOI D'UN ULTIMATUM
Si l'on se heurte au refus de toute solution
négociée du conflit, il devient alors nécessaire de fixer à l'adversaire un
dernier délai au-delà duquel les consignes seront données par les responsables
du mouvement de passer à l'action directe. Face à l'échec des moyens de persuasion
qui n'ont pas réussi à convaincre l'adversaire qu'il devait accepter les revendications
qui lui étaient présentées, il importe de mettre en œuvre des moyens de pression
qui viseront à le contraindre. L'ultimatum est la dernière tentative d'obtenir
un accord négocié et le commencement de l'épreuve de force. Il est vraisemblable
que l'adversaire refusera de céder devant ce qu'il faut bien appeler "
une menace" et qu'il considérera comme un "chantage inadmissible".
Il rejettera alors l'ultimatum en affirmant qu'il ne craint pas l'épreuve de
force. L'ultimatum est également, en direction de l'opinion publique, le signal
du début de l'action.
Vll - ACTIONS DlRECTES
1 ) Actions directes de non-coopération.
Il est important que les gestes de non-coopération
proposés par le mouvement soient à la portée du plus grand nombre. Demander
des gestes de rupture dont les conséquences sont très graves, c'est réserver
l'action à une élite et obliger les autres à se tenir à l'écart en simples spectateurs.
Or, il est essentiel que le plus grand nombre puisse participer.
Ici plus qu'ailleurs, on ne saurait prétendre
faire une liste exhaustive des différentes actions de non-coopération possible.
Telle situation particulière appelle telle action particulière de non-coopération.
Il s'agit donc de mettre l'imagination au pouvoir. Parmi les méthodes qui ont
été le plus souvent utilisées, citons notamment :
·
Le renvoi de titres et de décorations. Ce geste est essentiellement symbolique et ne peut pas être le
fait du plus grand nombre, mais son impact peut être considérable sur l'opinion
publique.
·
Opération «ville-morte». Il est
alors demandé à la population de cesser toute activité pendant une journée,
une demi-journée ou quelques heures. Les rues doivent être désertes, les magasins
fermés. Chacun reste chez soi ou sur son lieu de travail mais suspend son activité.
La réussite d'une telle opération présuppose que la population ait déjà fortement
conscience de l'enjeu du conflit en cours et qu'elle ait déjà donné des signes
concrets de détermination.
·
La grève. La grève illustre directement
le principe de non-coopération. Une entreprise ou une administration ne peuvent
fonctionner que grâce à la collaboration des ouvriers ou des employés. À partir
du moment où ceux-ci cessent le travail afin de faire aboutir telle ou telle
revendication, ils exercent une réelle force de contrainte sur leurs dirigeants
ou leurs directeurs. Ceux-ci ne peuvent ignorer longtemps les requêtes qui leur
sont adressées. Le temps joue contre eux car ils ne peuvent s'accommoder de
la paralysie de l'entreprise ou de l'administration. Pour autant que les travailleurs
sont en mesure de durer, ils sont en position de force pour négocier une solution
du conflit. Une grève ne peut donc permettre d'atteindre un obJectif que si
elle est illimitée. Cependant, on peut envisager des grèves d'avertissement
de durée limitée. Certaines de ces grèves peuvent être organisées non plus pour
des raisons économiques mais pour des motifs politiques, par exemple pour protester
contre telle ou telle violation des Droits de l'Homme ou pour affirmer sa solidarité
avec telle ou telle lutte.
·
Le boycott. Il ne s'agit
plus d'organiser la non-coopération des travailleurs mais celle des consommateurs.
Le pouvoir d'achat de ceux-ci est un véritable pouvoir économique à améliorer
la qualité de leurs produits ou à reconnaître les droits des travailleurs de
leur firme. Un boycott vise à faire baisser les ventes de manière à faire subir
à l'entreprise suffisamment de manque à gagner pour l'obliger à satisfaire les
exigences qui constituent l'objectif de l'action. Il n'est pas nécessaire que
le boycott soit total pour qu'il soit efficace. Encore faut-il que les consignes
de boycott soient suffisamment suivies par la population pour que la baisse
des ventes soit décisive. Il ne suffit donc pas de lancer le mot d'ordre d'un
boycott par un communiqué de presse et quelques affiches. Il faut l'organiser
en distribuant des tracts et en allant mettre en place des piquets de boycott
à proximité des points de vente. Là encore, il est essentiel que l'action puisse
s'inscrire dans la durée.
·
La désobéissance civile. Telle
ou telle action de non-coopération peut être légale ou illégale selon la loi
en vigueur au lieu et au moment où elle est menée. Dans une même action, certains
acteurs resteront dans la légalité tandis que d'autres en sortiront. Ainsi,
dans un boycott, il est parfaitement légal de ne pas acheter tel ou tel produit,
mais il est généralement illégal de lancer un appel public à ne pas l'acheter.
La loi a une
fonction légitime dans la société. La fonction de la loi est d'organiser la
société en sorte que la justice soit respectée par tous et pour tous. Pour autant
que la loi remplit sa fonction, elle mérite notre "obéissance".
Mais lorsque la loi vient cautionner l'injustice du désordre établi, alors c'est
non seulement un droit de désobéir à la loi mais ce peut être un devoir. Ce
qui fait l'injustice, ce n'est pas la loi injuste mais l'obéissance à la loi
injuste, et la meilleure manière de lutter contre cette injustice est de désobéir
à la loi. Le plus souvent, il ne suffira pas d'exiger la suppression de la loi
injuste, il faudra exiger une loi juste qui reconnaisse positivement et garantisse
les droits de ceux qui aujourd'hui se trouvent opprimés.
Il serait vain
de vouloir énumérer toutes les actions possibles de désobéissance civile. Elles
sont multiples et différentes dans chaque situation. Mentionnons quelques-unes
d'entre elles particulièrement spécifiques :
·
La grève des loyers. L'expression est suffisamment explicite
par elle-même. L'action sera d'autant plus efficace qu'elle pourra être menée
de façon collective.
·
L'autoréduction. Ou bien parce que l'on estime que certains
tarifs sont tout à fait excessifs, ou bien parce que l'on juge extrêmement néfaste
la politique suivie par I'État ou les dirigeants d'une entreprise privée, on
peut décider de réduire soi-même le prix exigé pour tel ou tel service. Selon
le cas, on pourra autoréduire directement sa facture (électricité, redevance
TV, téléphone,...) ou fabriquer de faux titres (transports,...). Pour aboutir,
une telle action demande une organisation qui rassemble un grand nombre d'usagers.
·
Le refus de l'impôt. Il ne s'agit pas de s'opposer au principe
même de l'impôt. Le paiement de l'impôt est un exercice pratique de la solidarité
qui doit lier tous les membres d'une même collectivité. Mais lorsque l'impôt
vient alimenter des injustices, le devoir de solidarité avec ceux qui en sont
les victimes peut alors impliquer qu'on refuse que l'argent qui provient de
son travail quotidien serve à financer ces injustices. Les citoyen(ne)s sont
responsables de l'usage que l'État fait de leurs impôts. Le paiement de l'impôt
n'est pas une simple formalité administrative mais un acte politique. C'est
en quelque sorte approuver et voter le budget de l'État.
Pour que l'action
puisse se populariser, on aura intérêt à organiser un refus partiel qui ne corresponde
pas forcément à la réalité des sommes concernées dans le budget de l'État. Mais
revendiquer et exercer son pouvoir de contribuable ne doit pas seulement consister
à refuser l'impôt, il s'agit aussi de le redistribuer en l'affectant à des réalisations
qui contribuent à construire la justice.
·
La grève de la faim illimitée. Celle-ci n'a plus pour but,
comme c'est le cas pour une grève de la faim limitée, de protester contre une
injustice et de sensibiliser l'opinion publique. Ceux qui l'entreprennent entendent
supprimer l'injustice. La décision d'entreprendre une telle action est particulièrement
grave. Il faut absolument que l'objectif choisi soit tel qu'il apparaisse raisonnable
de l'atteindre dans les délais permis par une grève de la faim. Si celle-ci
était entreprise pour un objectif impossible à atteindre, elle ne serait qu'un
geste de protestation désespéré et désespérant, elle ne serait pas une action
non-violente. Deux seules issues seraient alors possibles: ou bien le ou les
grévistes mettent un terme à leur entreprise avant que n'arrive l'irréparable
et doivent alors reconnaître leur échec, ou bien ils deviennent les victimes
de leur imprudence. Il reste que même pour un objectif raisonnable, le gréviste
de la faim risque se propre vie. Plusieurs conditions doivent être remplies
pour mener à bien une grève de la faim illimitée: de nombreuses actions non-violentes
doivent déjà avoir été menées, une mobilisation certaine de l'opinion publique
déjà acquise, de nombreux relais de soutien pouvant être organisés un peu partout
dans le pays. Par ailleurs, les grévistes doivent pouvoir compter sur un ou
plusieurs négociateurs qui puissent se faire les intermédiaires entre eux et
les décideurs adverses. Ce n'est pas tant la pression morale exercée par la
grève de la faim elIe-même qui fera céder les responsables de l'injustice que
la pression sociale exercée par l'opinion publique mobilisée par la grève de
la faim.
2) Actions directes d'intervention
Si l'action de non-coopération vise à
tarir les sources du pouvoir de l'adversaire et de lui retirer les moyens par
lesquels il maintient sa position, l'intervention non-violente est une confrontation
directe avec l'adversaire par laquelle on s'efforce de provoquer soi-même le
changement. On intervient directement dans ses affaires et on agit contre ses
intérêts. Le conflit est porté dans le camp de l'adversaire qui se trouve placé
devant les faits accomplis.
- L'occupation.
On vient occuper les locaux de l'adversaire et on s'y comporte comme chez soi.
Ce qui veut dire d'abord que l'on prend garde de ne rien dégrader et que l'on
s'abstient de toute violence verbale ou physique à l'encontre de ceux qui se
trouvent également chez eux... Mais cela veut dire aussi que l'on peut consulter
tous les documents qui concernent le conflit en cours (…). Si l'occupation se
fait en présence du propriétaire du lieu ou du moins de son locataire attitré,
ce n'est pas contrevenir aux règles de l'action non-violente que d'organiser
un sit-in serré devant la porte afin qu'il ne soit pas tenté de fuir la conversation.
- L'obstruction.
Elle consiste à entraver la circulation sur la voie publique ou d'empêcher l'accès
à un bâtiment en faisant de son corps un obstacle inévitable pour celui qui
voudrait passer. Il est préférable que l'obstruction soit faite par un grand
nombre de personnes plutôt que par quelques-unes seulement. Les risques encourus
seront moindre et l'action sera mieux comprise de l'opinion publique.
- L'usurpation
civile. Plutôt que d'abandonner son poste et de cesser toute activité, il
peut être plus efficace de rester en fonction et de profiter du pouvoir que
celle-ci confère pour agir dans l'intérêt de ceux qui subissent l'injustice
et de favoriser leur lutte. Ainsi, plutôt que de se mettre en grève, tel fonctionnaire
peut agir plus efficacement contre le système en place en mettant «ses armes
et ses bagages» au service des luttes sociales. L'usurpation civile s'inscrit
à l'intérieur des structures, mais pour les détourner du but qui leur est assigné
par le pouvoir politique dominant et de retourner leur efficacité contre lui.
Le «contrôle ouvrier», tel qu'il a été défini dans le contexte de la lutte des
classes est une forme d'usurpation civile. Ainsi, plutôt que de se mettre en
grève pour réclamer de nouvelles cadences dans leur entreprise, les ouvriers
décident eux-mêmes de travailler au rythme de ces nouvelles cadences et instaurent
dans l'entreprise une situation de fait.
VlII - LE PROGRAMME CONSTRUCTIF
Le programme constructif consiste à organiser
parallèlement aux institutions et aux structures que l'on conteste et avec lesquelles
on refuse de collaborer, des institutions et des structures qui permettent d'apporter
une solution constructive aux problèmes posés. La réalisation du programme constructif
doit permettre à ceux qui jusque-là ont été maintenus dans une situation de
mineurs à l'intérieur des structures économiques et politiques de prendre en
charge leur propre destin et de participer directement à la gestion des affaires
qui les concernent. Il ne s'agit plus d'exiger de l'État ou du patron qu'ils
apportent une solution juste au conflit en cours mais de commencer soi-même
à mettre en œuvre les moyens qui peuvent inscrire cette solution dans la réalité.
Le programme constructif est le complément nécessaire des actions de non-coopération.
Sans lui, l'action non-violente reste prisonnière de ses protestations et de
ses refus. Ainsi la redistribution de l'impôt est le programme constructif qui
donne au refus de l'impôt sa véritable signification. (…)
IX - LA REPRESSION
L'action non-violente vient défier le
pouvoir établi. Il est donc tout à fait logique que ce pouvoir se défende par
les moyens qui lui sont propres, c'est-à-dire ceux de la répression. Mais, contrairement
à ce que l'on pourrait penser, un mouvement non-violent est mieux armé qu'un
mouvement violent pour y faire face. Si j'utilise la violence, je ne crée
pas un débat au sein de l'opinion publique sur l'injustice que je combats mais
sur la violence que je commets. Les médias ne parleront pas des motivations
politiques qui ont inspiré mon action mais des méthodes que j'ai utilisées pour
agir.
Pour l'opinion publique, je serai le casseur
et non seulement elle acceptera mais elle exigera que je sois le payeur Ainsi,
le pouvoir aura-t-il tout le loisir d'organiser à mon encontre tous les moyens
de répression dont il dispose. En utilisant la violence j'offre au pouvoir établi
~les arguments dont il a besoin pour justifier sa propre violence. En m'en tenant
aux méthodes de l'action non-violente, j'opère un renversement des rôles : si
j'utilise la violence, je suis acculé à une position défensive car je dois me
justifier devant l'opinion publique qui m'accuse, si j'utilise la non-violence,
j'accule le pouvoir établi à une position défensive car c'est à lui, cette fois
qu'il revient de justifier sa propre violence devant l'opinion publique. Or
la répression mise en œuvre contre des acteurs non-violents qui défendent une
cause juste par des moyens justes reste sans véritable justification, elle apparaît
dans toute sa brutalité. Elle risque de discréditer ceux qui en ont pris la
responsabilité et de renforcer l'audience de I'action. D'autant plus que le
débat public provoqué par une action non-violente porte directement sur la cause
défendue et que celle-ci devrait apparaître dans toute sa justesse.
La répression fait partie intégrante d'une
campagne d'action non-violente. Elle vient s'inscrire dans la logique de son
développement naturel. Non seulement, il faut compter avec la répression mais
il faut compter sur la répression. Pour autant que faire se peut, il faut "jouer
avec la répression" en retournant toute son efficacité contre ceux qui
la mettent en œuvre. Pour cela, il faut tout faire pour rester maître du jeu.
Il importe d'estimer le plus exactement possible à quelle répression on s'expose
en menant telle action de défi à l'égard du pouvoir établi. Il est essentiel
de ne provoquer que la répression que I'on peut assumer et ne pas encourir des
risques inconsidérés. Il est alors possible de se servir de la répression pour
renforcer l'audience du mouvement. Il faut être capable de se servir du tribunal
comme d'une tribune du haut de laquelle les accusés feront le procès de leurs
accusateurs. La répression vient ainsi mettre en évidence les véritables données
du conflit et ses véritables enjeux. L'itinéraire d'un militant non-violent
passe normalement par la prison. Et c'est là qu'il sera peut-être le plus
efficace. Tellement efficace que le pouvoir pourra refuser de l'y mettre ou
de l'y maintenir. Pour la plus grande frustration du militant. Mais aussi pour
son humilité...
Le mouvement pourra d'autant mieux supporter
la répression que ceux qui transgresseront la loi seront les plus nombreux.
Là encore, c'est le nombre qui fait la force. Car il existe un seuil de saturation
des prisons politiques au-delà duquel un gouvernement ne peut plus gouverner
en toute sérénité. Ce seuil est d'autant plus bas que le pays est davantage
démocratique. La qualité non-violente des prisonniers vient également abaisser
ce seuil si une certaine proportion de citoyen(ne)s est prête à aller en prison,
en agissant pour une cause juste par des moyens justes, le peuple devient plus
fort que le gouvernement.
Les militants qui subiront des sanctions
financières, qui perdront leur emploi ou qui se retrouveront en prison doivent
pouvoir compter sur la solidarité agissante de l'ensemble du mouvement. Il est
nécessaire que ces militants et leur famille puissent aussi bénéficier d'une
aide appropriée à leurs besoins. (…)
Le moment où la répression devient la
plus dure est décisif pour l'avenir de la lutte. Si le mouvement ne parvient
pas à surmonter la répression, s'il s'essouffle et ne parvient pas à reprendre
sa respiration, alors il peut mourir étouffé. En revanche, si le mouvement est
capable de tenir tête aux forces de répression, alors il est tout près de la
victoire. Car si la répression ne peut pas parvenir à briser le ressort du mouvement,
Ie pouvoir n'aura plus d'autre issue que de rechercher une solution négociée
du conflit.
X- NEGOCIATION FINALES
Les négociations, même lorsqu'on peut
raisonnablement espérer qu'elles permettront de parvenir à un accord, sont encore
une épreuve de force et non pas un dialogue qui se déroulerait dans la confiance
réciproque. Il importe donc de "rester sur ses gardes", de ne pas
suspendre l'action et de ne rien dire et rien faire qui puisse démobiliser les
militants et I'opinion publique. Il serait ensuite extrêmement difficile de
les remobiliser. Rien ne serait plus dommageable que de "crier victoire"
trop tôt. Une offre de négociation peut être un piège tendu aux militants dans
le but de démobiliser leur détermination. Il importe donc de rester extrêmement
vigilants. Peut-être faudra-t-il accepter un certain compromis qui permette
à l'adversaire de "sauver la face". Mais il ne faut rien céder sur
l'essentiel sous prétexte de parvenir à un pareil compromis. Celui-ci ne saurait
renvoyer dos-à-dos ceux qui sont les victimes de l'injustice et ceux en sont
les responsables. Il importe que la victoire du mouvement soit tangible. Dès
lors, la fête peut commencer...
Xl - PRISE DES POUVOIRS A LA BASE
Une fois l'objectif atteint, la victoire
acquise est de nature à redonner espoir à tous ceux qui, à travers le pays,
subissent des situations d'injustice comparables à celle qui fut à l'origine
du conflit qui vient de s'achever. L'exemplarité de celui-ci peut alors créer
une dynamique des luttes populaires qui mobiliserait de plus en plus de citoyens
décidés à ne plus subir le pouvoir qui leur est imposé d'en haut, et à prendre
et à exercer leur propre pouvoir. À travers ces luttes, ils feront l'expérience
de la gestion de leurs propres affaires; ils feront l'apprentissage de l'autogestion[1].
Xll - ORGANISATION POLITIQUE
Cette montée des luttes crée les conditions
qui permettent au peuple de rassembler ses forces dans une organisation politique
dont la visée n'est plus seulement de lutter contre le pouvoir établi mais de
prendre le pouvoir et de l'exercer non plus selon l'intérêt d'une classe dominante
mais selon les intérêts du plus grand nombre. Si révolution non-violente bien
ordonnée commence par soi-même, il est aussi vrai d'affirmer que révolution
bien ordonnée s'achève par la prise et l'exercice du pouvoir politique. Certes,
la non-violence nous amène à récuser l'État en tant qu'institution qui s'arroge
le monopole de la violence légitime, mais la lutte non-violente ne saurait se
concevoir comme une guérilla incessante contre les abus de l'État. Lorsque l'État
devient lui-même un abus, il importe de le faire dépérir. Il est essentiel que
la non-violence ne s'enferme pas dans sa fonction contestataire mais qu'elle
devienne gestionnaire.
Là encore, la non-violence doit concevoir
et mettre en œuvre une alternative à la gestion étatique de la société. Ici,
le projet non-violent rejoint le projet autogestionnaire. L'organisation qui
porte ce projet doit être elle-même autogestionnaire. Elle ne doit donc pas
reproduire les structures des partis politiques traditionnels qui sont porteurs
d'un projet étatique et qui sont eux-mêmes organisés selon le modèle étatique.
XIlI - PRISE DU POUVOIR POLITIQUE
Deux scénarios de prise du pouvoir sont
possibles : l'un est électoral et l'autre insurrectionnel. Dans une société
assez démocratique pour permettre une réelle expression du suffrage universel,
les élections sont le procédé normal par lequel une organisation qui a su conquérir
la majorité politique du pays accède au pouvoir. Dans le cas présent, l'alternance
ouvrirait la voie à une véritable alternative.
Dans une société où la voie démocratique
se trouve obstruée, un mouvement politique qui incarne l'espérance et la détermination
du peuple est bien obligé de prendre une autre voie pour accéder au pouvoir
qui lui revient de droit. II s'agira alors d'organiser à l'échelle du pays la
désobéissance civile systématique et d'appeler le peuple à une véritable insurrection
pacifique. Dès avant la prise effective du pouvoir, les leaders du mouvement
de résistance peuvent être considérés comme les représentants de l'autorité
légitime du pays et sont fondés à constituer un gouvernement parallèle et provisoire.
Pris dans les réseaux d'un maquis politique étendu à tout le pays, le gouvernement
encore légal devra bien finir par admettre qu'il n'est plus capable de contrôler
la situation. Il faudra bien alors que bon gré mal gré il cède la place.
Le changement opéré par le seul fait de
la venue au pouvoir d'hommes et de femmes qui s'inspirent de la non-violence
serait évidemment considérable. Le paysage politique d'un pays s'en trouverait
bouleversé. Cependant, les réformes à accomplir ne pourraient l'être du jour
au lendemain. Quand on évoque la gestion non-violente d'une société, il importe
absolument de ne pas imaginer une société idéale où tous les démons de la violence
seraient déjà exorcisés et où tous les citoyen(ne)s vivraient en parfaite harmonie
les uns avec les autres. Il faut au contraire considérer la réalité avec toutes
ses contradictions et tenter de concevoir leur résolution. Il ne faut pas partir
de l'idéal de la non-violence pour tenter de l'appliquer à la réalité, mais
partir de la réalité et s'efforcer de se rapprocher de l'idéal.
[1]
Cf Alternatives Non-Violentes n° 116, "L'exercice du pouvoir".
sources : http://www.non-violence-mp.org/