La
non-violence est encore une "idée neuve" en Europe et, comme telle,
elle est souvent perçue à travers de nombreux malentendus, confusions et équivoques
qui altèrent sa véritable signification. Lorsque nous entendons parler de
non-violence, notre première réaction est encore la méfiance, le scepticisme,
voire l'ironie, tantôt gentille, tantôt méchante. Cette réaction n'est pas
naturelle, elle est culturelle. Elle s'explique par le fait que nous sommes
les héritiers de traditions qui ont toutes donné une grande et belle place
à la violence, cependant qu'elles n'en donnaient aucune à la non-violence.
Il
a été souvent suggéré que le mot de non-violence était mal choisi et qu'il
entretenait lui-même de nombreuses ambiguïtés. Il nous semble pourtant qu'il
a l'avantage de nous obliger à regarder en face les nombreuses ambiguïtés
de la violence, alors même que nous sommes toujours tentés de les occulter
pour mieux nous en accommoder. Il nous faut prendre conscience de ce formidable
conditionnement socioculturel qui pèse sur nous depuis des siècles et qui
nous fait penser que la violence est non seulement nécessaire, mais qu'elle
est honorable. Les idéologies qui ont dominé jusqu'à maintenant nos sociétés
ont en effet honoré la violence en l'associant à quantité de valeurs et de
vertus : le courage, l'audace, le sacrifice, le risque, la virilité, la noblesse,
l'honneur. En sorte que dans notre conscience, et plus encore dans notre subconscient,
la violence apparaît elle-même comme une valeur et une vertu dont la non-violence
serait la négation et le reniement. Qu'il appartienne à la légende ou à l'
Histoire, le héros proposé à notre admiration est toujours violent
de quelque manière. Si véritablement la violence était la violence de l'homme
fort qui se bat pour faire prévaloir la justice et la liberté, la non-violence
ne pourrait être en effet que la faiblesse de celui qui n'a pas le courage
d'être violent. Si la violence était une vertu, la non-violence ne pourrait
être qu'une lâcheté.
Dès
lors que nous prenons conscience de la violence comme d'un processus de meurtre
qui pervertit radicalement nos relations aux autres, nous découvrons que nous
devons lui opposer un non catégorique. Ce refus de reconnaître la légitimité
de la violence fonde le concept de non-violence. La faillite des idéologies
dominantes, c'est précisément d'avoir justifié la violence, de l'avoir légitimé,
de l'avoir concilié avec les idéaux de notre culture et de notre civilisation.
A partir du moment où la violence est déclarée légitime, elle devient un droit
pour l'homme et celui-ci pourra alors prendre prétexte de ce droit pour y
recourir chaque fois qu'il estimera que ses intérêts lui commandent de le
faire. Pour autant que l'idéologie légitime la violence, l'homme peut s'installer
dans la pratique de la violence en perdant totalement le sentiment que celle-ci
est une contradiction fondamentale par rapport aux aspirations profondes de
l'humanité.
Dire
non à la violence en affirmant que l'exigence de non-violence fonde et structure
l'humanité de l'homme, c'est refuser de lui reconnaître la légitimité qu'elle
réclame. Opter pour la non-violence, c'est refuser l'allégeance que la violence
exige de l'homme afin de devenir maître de son propre destin. Celui qui opte
pour la non-violence a conscience que celle-ci ne peut être absolue, c'est-à-dire
dé-liée de la réalité, mais qu'elle doit être re-lative, c'est-à-dire re-liée
à la réalité. Mais si la non-violence ne peut être absolue, elle veut être
radicale (du latin radix qui signifie racine), c'est-à-dire qu'elle veut dé-raciner
la violence, qu'elle vise à faire dépérir la violence en détruisant ses racines
culturelles, idéologique, sociales et politiques.
Le
mot non-violence est décisif parce qu'il exprime un principe. Il est le terme
le plus rigoureux pour exprimer ce qu'il veut signifier : le refus de tous
les processus de légitimation qui font de la violence un droit de l'homme.
L'origine du mot non-violence est le mot sanscrit ahimsa employé dans les
textes de la littérature bouddhique et hindouiste et dont il est la traduction
littérale. Il est formé du préfixe négatif a et de
himsa qui signifie le désir de nuire, de faire violence à un être vivant.
L'ahimsa est donc l'absence de tout désir de violence, c'est-à-dire le respect,
en pensée, en parole et en action, de la vie de tout être vivant.
Le
principe de non-violence implique l'exigence de rechercher des méthodes non-violentes
pour agir efficacement contre la violence. L'expérience de nombreuses luttes
a montré l'efficacité de la stratégie de l'action non-violente pour permettre
aux hommes et aux peuples de recouvrer leur dignité et de défendre leur liberté.
L'action non-violente permet à l'homme d'avoir une attitude responsable face
à la violence des autres hommes. En recherchant l'efficacité politique par
d'autres méthodes que celles offertes par la violence, la stratégie de l'action
non-violente veut réconcilier la "morale de conviction" et la "morale
de responsabilité".
Mais
avant d'être une méthode d'action, la non-violence est d'abord et essentiellement
une attitude. Elle est l'attitude éthique et spirituelle de l'homme debout
qui reconnaît la violence comme la négation de l'humanité, à la fois de sa
propre humanité et de l'humanité de l'autre, et qui décide de refuser de se
soumettre à sa loi.
Source : http://www.irnc.org/index.htm